« L'heure est à une certaine révolution »

alternative economiqueLa mondialisation actuelle a fait des inégalités un phénomène universel et semble incapable de faire face aux grands problèmes globaux, notamment démographiques, qui se posent. Il faut changer radicalement la donne.

Comment définiriez-vous notre mondialisation économique ?

La mondialisation n'est pas un phénomène de notre seule époque. Depuis toujours, les hommes sont tiraillés entre, d'un côté, le désir d'étendre continûment l'espace de leur activité et, de l'autre, le constat de l'impossibilité ou de la difficulté à le réaliser. Le territoire de l'activité humaine s'étend et se contracte : la mondialisation, ça va et ça vient. L'histoire ne nous a pas donné une mondialisation, mais des mondialisations.

Celle que nous connaissons, la plus récente, a en fait une quarantaine d'années. Elle s'est construite sous une double forme : d'une part, une densification de l'interconnexion de toutes les activités humaines à l'échelle de la planète - qui trace, il faut le dire, les bases d'une sorte de communauté planétaire de destin - et, par ailleurs, une manière de produire cette interconnexion qui a pris la forme d'une croissance extraordinaire de l'échange marchand et, plus encore, des activités financières.

Au final, la mondialisation relève plutôt de la métaphore de la fragmentation que de celle du rapprochement : la mondialisation devait rapprocher les hommes ; pour une part, au contraire, elle les sépare. Si elle ouvre les frontières, en même temps elle construit des murs.

Vous dites que cette mondialisation s'est construite autour de trois modèles…

Oui : un modèle de développement, un modèle de lien social et un modèle de décision. Le modèle de développement, c'est tout simplement un modèle bien connu, classique, qui fait reposer l'efficacité et la créativité sur l'accumulation infinie de la production, du volume des échanges et de la maximisation et de l'accumulation des profits.

S'y ajoute ce qu'on peut appeler un modèle de lien social, c'est-à-dire une manière de faire société qui repose sur deux pivots : d'un côté, l'affirmation de la concurrence entre les individus comme base de la créativité, de l'implication et de l'inventivité ; et, bien entendu, pour éviter que cette concurrence ne débouche sur une véritable jungle, un ordre sécuritaire.

Enfin, la mondialisation s'appuie également sur un modèle de décision qui s'est cristallisé autour de la notion de gouvernance. Pour le dire vite, c'est un modèle oligarchique de fait, qui repose sur la concentration de la décision entre les mains d'une élite d'experts, de technocrates.

Quel en est le résultat ?

De profondes inégalités. Depuis que l'Europe a commencé à dominer la planète, à partir du XVIe siècle, le processus d'inégalité entre les différentes parties du monde s'est accéléré. Ce phénomène d'inégalité a pris à partir du XIXe siècle la forme d'une polarité : "accumulation de la richesse en un pôle, accumulation de la misère en un autre pôle", disait Karl Marx en 1848.

Cette tendance à la polarité n'a pas disparu, bien au contraire. Sauf que, par rapport à la période antérieure - et c'est ça, peut-être, la caractéristique nouvelle de la mondialisation -, elle s'est complexifiée en étant présente aussi bien dans les pays dominants que dans les pays émergents et les pays les plus pauvres.

Il y a eu toute une période - par exemple dans le monde développé celle des Trente Glorieuses - où on avait vu s'atténuer les inégalités par des phénomènes à la fois de redistribution de la croissance et de redistribution publique. Depuis quelques années, depuis quelques décennies, on assiste au phénomène inverse, c'est-à-dire au retour du creusement des inégalités à l'intérieur même des pays développés. L'inégalité est désormais un problème qui ne concerne pas seulement les relations entre le Nord et le Sud. C'est un phénomène universel qu'il faut traiter à toutes les échelles de territoires.

La mondialisation a pourtant aussi entraîné une diminution des inégalités entre les pays ?

C'est bien évident. Les pays émergents, notamment l'Inde et la Chine, ont vu leur croissance s'accélérer, ce qui a permis un rattrapage - du point de vue en tout cas des écarts de richesse monétaire, de produit national brut - et, plus intéressant encore, cela a entraîné un recul de la misère absolue, du nombre absolu de pauvres dans chacun de ces deux espaces.

Cela dit, cette tendance à la réduction des écarts n'est pas universelle. S'il y a réduction de la misère extrême en Inde et en Chine, ça n'est pas aujourd'hui le cas en Afrique, où au contraire on assiste depuis quelques années à une tendance à l'appauvrissement global de parties importantes du continent. On constate également une montée des inégalités internes en Inde et en Chine.

Surtout, lorsqu'on regarde de près les travaux du Pnud, on constate que la réduction des écarts entre le Nord et le Sud concerne essentiellement les indicateurs qui conditionnent la survie des populations, c'est-à-dire les questions relatives à la faim, la pauvreté absolue, l'accès à la santé, à l'éducation. Mais en ce qui concerne les éléments qui conditionnent le développement ultérieur - par exemple, le nombre d'années d'études supérieures, l'accès à la recherche-développement -, non seulement les écarts entre le Nord et le Sud ne s'atténuent pas, mais ils ont même tendance à se creuser.

Les phénomènes de réduction des inégalités sont réels, mais il faut les relativiser pour une part : il y a des formes d'inégalité qui se résorbent, mais il y en a d'autres qui se creusent ; or, celles qui se creusent sont celles qui vont conditionner l'avenir de l'humanité dans les décennies à venir.

Savoir comment réduire ces inégalités-là, comment permettre de développer véritablement les capacités humaines, et pas simplement l'accumulation du produit national brut, va devenir une question cardinale pour l'avenir de l'humanité. Si on n'y apporte pas de réponses, je crains que tous les progrès accumulés, par exemple en matière de réduction de la pauvreté extrême, ne soient réduits à néant.

La mondialisation s'accompagne de grands problèmes globaux, pouvez-vous préciser lesquels ?

Les grands problèmes globaux pourraient être tenus pour innombrables ! Le premier est démographique : nous sommes aujourd'hui sur une planète qui compte sept milliards d'habitants ; d'ici le milieu de ce siècle - c'est-à-dire d'ici maintenant moins d'une quarantaine d'années -, nous serons neuf milliards. Il va falloir trouver des emplois pour toutes ces personnes. Et ces deux milliards d'individus supplémentaires ne seront pas uniformément répartis sur la planète : nous assisterons par exemple à un doublement de la population africaine, c'est-à-dire un doublement de la population la plus pauvre du monde. La croissance de la population se fait maintenant de plus en plus dans un cadre urbain, notamment dans les très grandes villes. Il y a d'ores et déjà autant d'urbains que de ruraux, et il y en aura évidemment encore plus dans une quarantaine d'années. Or, qui dit croissance des urbains dit croissance des poches de pauvreté, voire de pauvreté extrême. Aujourd'hui, un milliard d'individus vivent dans des bidonvilles. On estime qu'ils pourraient être deux milliards d'ici à 2030, soit d'ici une quinzaine d'années simplement.

Autre grand problème global, celui de la faim. Aujourd'hui, 800 millions de personnes à peu près souffrent de la faim. Or, il va y avoir deux milliards supplémentaires d'individus à nourrir d'ici à 2050. Comment faire ? Si c'est par la croissance d'une agriculture productiviste, une dégradation accentuée de l'environnement se profile. Prenons l'eau : un milliard d'êtres humains n'ont pas accès à l'eau potable ; deux milliards et demi n'ont pas accès à des réseaux d'assainissement. Les spécialistes nous disent que d'ici à 2050, la moitié de la population mondiale pourrait se trouver dans ce qu'ils appellent des zones de stress hydrique.

Il faudra également assurer aux deux milliards d'êtres humains supplémentaires des sources d'énergie qui leur permettront de répondre à leurs besoins élémentaires. Un milliard et demi de personnes à peu près n'ont pas accès par exemple à l'électricité. Bien sûr, il faudra faire des économies d'énergie, mais je pense qu'il faut plutôt partir de l'idée réaliste selon laquelle nous allons vers une augmentation des besoins en matière de fourniture d'énergie.

Pourrait-on régler ces problèmes globaux grâce à plus de gouvernance mondiale ?

La gouvernance, voilà un mot que je déteste au plus haut point. La gouvernance est pour moi l'équivalent pour la démocratie de ce qu'est le Canada Dry pour le véritable whisky. C'est au mieux une illusion, au pire un subterfuge.

Emprunté au management d'entreprise dans les années 1970, le terme se traduit par le fait qu'au niveau de chaque territoire, et en particulier dans le domaine supranational, les procédures de décision se sont trouvées concentrées au nom de l'efficacité. Qui prend les décisions publiques pour diriger les affaires du monde ? Un petit groupe d'Etats, le G20, entouré d'une galaxie réduite d'institutions internationales, d'institutions économiques privées, d'agences de contrôle comme les agences de notation. Au total, un ensemble réduit de quelques milliers de personnes constitue une élite internationale interchangeable d'individus qui se rencontrent régulièrement, qui se côtoient dans le travail et en dehors, qui intervertissent leurs rôles en passant du public au privé, et réciproquement.

Aujourd'hui, renforcer la gouvernance mondiale, c'est accroître la centralisation du pouvoir entre les mains d'une oligarchie technocratique. Ce groupe restreint partage les mêmes valeurs, ses membres sont souvent réellement très compétents, ils peuvent avoir le sens du public, mais c'est une petite élite qui prend d'importantes décisions. Je tends à considérer que cette situation n'est pas saine, car face à la complexité des problèmes à traiter, nous avons besoin d'une intervention de la société elle-même, des individus, des citoyens pour évaluer les besoins, définir les priorités et mettre en application les décisions prises en commun.

Face à ces difficultés, certains prônent la nécessité d'un repli national. Cela vous paraît-il une voie pertinente ?

Les désastres de la gouvernance mondiale nourrissent tout naturellement la tentation du repli national. Quand une mondialisation vacille, quand une mondialisation balbutie, cela se traduit toujours par la tentation du retour à du cloisonnement, l'histoire l'a montré.

L'expérience du repliement vers l'espace national de la période de l'entre-deux-guerres devrait nous mettre la puce à l'oreille : cela ne s'est quand même pas traduit, c'est le moins qu'on puisse dire, par une amélioration de la situation ! Ça a plutôt nourri les crispations nationales, les nationalistes extrêmes et ça n'a pas été pour rien dans l'expansion du phénomène fasciste.

Même s'il est affaibli, l'Etat national dispose encore de ressources qui lui permettent d'intervenir dans l'arène internationale. Et que des groupes d'Etats, comme cela s'observe à l'échelle de l'Europe ou de l'Amérique latine, se fédèrent pour essayer de peser dans l'espace international, je le comprends parfaitement et je pense qu'il faut utiliser ces ressources.

Mais substituer à la constitution d'une communauté planétaire de destin le retour aux logiques nationales serait, je le crois, à la fois inefficace et dangereux. Nous serions coincés dans les logiques des Etats les plus puissants. De plus, l'expérience des trente dernières années montre que les Etats nationaux n'ont pas résisté au développement d'une mondialisation libérale ; ils ont plutôt accompagné le mouvement. Si partout les mêmes problèmes se posent, c'est partout qu'il faut se demander quelles sont les forces disponibles pour s'engager dans un travail de réflexion commune à même de trouver des solutions.

Pour d'autres, la seule voie de sortie est celle d'une rupture complète avec le capitalisme mondialisé. Qu'en pensez-vous ?

Rupture ? Incontestablement. Révolution ? Le mot ne me fait pas peur ! Mais il ne faut pas s'en tenir simplement aux mots. Il faut essayer de prendre la mesure de l'ampleur des problèmes qui nous sont posés. Nous nous trouvons dans un de ces moments, dans l'histoire humaine, où le monde donne l'impression qu'il est arrivé au bout de quelque chose. Difficultés des négociations commerciales internationales, instabilité financière, balbutiements du G20, crise interne à l'Union européenne, etc., les dysfonctionnements s'accumulent et s'ajoutent aux dysfonctionnements de la machine économique elle-même, c'est-à-dire cette crise dans laquelle nous sommes enfermés depuis maintenant plusieurs années.

L'heure est donc à une certaine révolution. Qu'est-ce que c'est une révolution ? Cela consiste à enlever le pouvoir à ceux qui l'ont pour l'attribuer à d'autres, qui jusqu'alors ne l'avaient pas. Il faut faire glisser l'appropriation du pouvoir d'une élite qui gouverne le monde vers la population elle-même, vers les individus, de manière partagée et égalitaire. Il faut donc une révolution.

Mais l'histoire nous enseigne que celle-ci ne peut plus être ce qu'elle était, construite par en haut et à marche forcée et susceptible d'interrompre le respect des exigences élémentaires du droit des personnes au nom d'on ne sait quelle dictature de quelque prolétariat que ce soit, quelque provisoire que ce soit. Pour autant, il ne faut pas perdre le sens de l'ambition. Un processus de transformation pourrait alors se développer selon trois registres.

D'abord, un réformisme classique : on utilise les mécanismes existants, pas besoin d'en inventer de nouveaux, mais on les réoriente : par exemple, une fiscalité plus écologique, plus progressive, etc. Il y a ensuite un second niveau : on ne se contente pas d'appliquer autrement les règles du jeu, on commence à les changer. Par exemple, les modèles de comptabilité publique, à l'échelle des nations et au-delà, n'intègrent pas les effets dérivés sur l'écologie ou sur la société des choix d'investissement des entreprises ou des administrations publiques. Pourquoi ne pas les inclure ? On entre dans un réformisme un peu plus fort, plus radical.

Et puis, il y a un troisième niveau, qui repose sur l'inventivité sociale. Il existe d'ores et déjà des espaces dans lesquels la base de la création de richesse n'est pas l'appropriation privée, l'accumulation de profits, ni même la recherche, à un moment donné, de l'accumulation de marchandises : il y a des secteurs publics, il y a une économie sociale et solidaire, il y a des formes d'organisations parallèles de circulation des marchandises ou de la monnaie (les Amap, les Sel…), toute une série d'expériences humaines qui s'essaient à d'autres modalités que l'argent et le profit pour produire de l'inventivité et de la croissance. Là, nous sommes sur le terrain d'une alternative vraie.

Il faut développer les trois registres ensemble. Si nous nous disons "nous n'avons qu'à faire de l'alternative", nous risquons d'aboutir à ce qui s'est produit déjà au XIXe siècle avec les tentatives de coopératives, de communautés communistes ou socialistes. Isolée dans un océan de marchés et de gouvernance, l'alternative finira par s'étouffer. Si au contraire, au nom de l'impossibilité des transformations radicales, on se contente de gérer au jour le jour, en essayant à peine d'orienter les règles existantes, on s'englue dans le pragmatisme !

La voie moderne de la révolution, c'est d'assembler le tout. Quand on a envie de révolutionner l'ordre des choses et quand on ne se résout pas au désordre du monde, il faut assumer le fait que l'oeuvre de transformation est un processus multidimensionnel et de longue haleine.

Entretien avec Roger Martelli*, professeur d'histoire
Propos recueillis par Christian Chavagneux
Alternatives Economiques Hors-série n° 101 - avril 2014

*Codirecteur de rédaction de la revue Regards et auteur de La bataille des mondes. Pour la démondialisation, tapez 1 ; pour la mondialité, tapez 2, Ed. François Bourin, 2013.

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