« Écologie & Politique » N°48 : Résister à l'ère du temps accéléré

Écologie & Politique N°48 : Résister à l'ère du temps accéléré

SciencesPo. Les Presses, Paris 2014, 196 pages, 23 euros

 

Les statistiques créent des probabilités ; or moi, ce qui m’intéresse, c'est le possible malgré les probabilités

Éditorial de Jean-Paul Deléage : Avec Edward Snowden, l’homme sorti de l’ombre qui voulait éclairer le monde !,

http://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2014/02/17/avec-edward-snowden-lhomme-sorti-de-lombre-qui-voulait-eclairer-le-monde/

Je n'évoque que certains points traités dans quatre articles du riche dossier : Résister à l'ère du temps accélérécoordonné par Estelle Deléage et Guillaume Sabin.

« Ce dossier d’Écologie & Politique s’accorde au moins sur deux éléments importants de l’argumentation de Rosa1. Le premier est celui du temps humain (calendriers, mesure du temps, rapport à l'histoire, etc.) qui possède inévitablement une dimension sociale : on ne se soustrait pas individuellement du cadre temporel de la société à laquelle on appartient. Le deuxième élément considère l'accélération du rythme du temps comme un « moment essentiel autodétermination » : il s'agit bien de « choix » sociaux, intentionnels ou non, délibérés ou non, mais qui expliquent que cette tendance à l'accélération puisse persister, éventuellement se renforcer, attestant d'une forme de compatibilité entre les schèmes d'organisation (productivistes et capitalistes notamment) et un ethos qui les rend possibles ; Ces choix permettent de rendre compte des pratiques de zapping, du fast-food, du speed dating, du microblogging, etc. »

Temps accéléré, obsolescence des expériences, des attentes et des produits, accélération du rythme des changements sociaux sans remise en cause de leur structure, profonde césure entre le temps des activités humaines et celui des écosystèmes, etc.

Il convient comme le disent Estelle Deléage et Guillaume Sabin de s'extraire de cette pseudo vitesse et d'avoir « un rapport au temps qui distingue passé, présent et futur, et permette un retour réflexif sur les changements en cours et une action délibérée pour assumer la nouvelle situation ».

Le temps, et son accélération, possèdent une dimension politique. « L'obsession du regard porté sur l'instant voudrait évacuer toute idée de transmission, du passé vers le présent, du présent vers le futur », de bifurcations possibles, de choix démocratiques à élaborer... Le dossier interrogera « les positions et les pratiques des mouvements sociaux face à et dans cette accélération »

  • Estelle Deléage et Guillaume Sabin : Peut-on résister à l'ère du temps accéléré ?

  • François Jarrige : Pris dans l'engrenage ? Les mondes du travail face à l'accélération au xixe siècle

  • Nicole Roux : Habiter autrement, un autre rapport au temps

  • Estelle Deléage : Le mouvement Slow Food : contretemps de l'accélération temporelle ?

  • Entretien avec Isabelle Stengers : Ralentir les sciences, c'est réveiller le chercheur somnambule

  • Guillaume Sabin : L'épaisseur sociale du temps, une dimension symbolique pour agir. Une déclinaison autochtone, Argentine

  • Monique Selim et Wenjing Guo : Cantonais à la recherche du temps passé

  • Dario Rudy et Yves Citton : Le lo-fi : épaissir la médiation pour intensifier la relation

François Jarrige revient, entre autres, sur les mondes du travail face à l'accélération au XIXe siècle, les quotidiens de l'atelier ou de l'usine, l'accroissement de la vitesse des opérations productives, l'intensification du travail, l'invention du « temps abstrait », l'apparition des sciences appliquées, l’obsession du temps, la discipline imposée à la main d’œuvre, l’accroissement incessant des rendements, l'apparition de l'informatique et de la robotique, invisibilisation du travail des salarié-e-s. A noter que les effets genrés de l'accélération ne sont pas traités.

Estelle Deléage traite du mouvement Slow Food, du temps découpé et rationalisé, du processus de délocalisation et de virtualisation de l'espace, d'un autre rapport à l'alimentaire, des races et variétés non standardisées, des rythmes productifs plus lents que dans l'agriculture industrielle. L'auteure souligne aussi les autres versants de ce mouvement dont les opérations de communication, l'insertion dans la société du spectacle, les contradictions entre le temps lent de la production et de la dégustation et celui accéléré de la communication. Elle pose pour finir la question d'une « alternative au modèle agricole et alimentaire dominant en termes de réforme et de révolution »

En complément, je rappelle son dernier ouvrage : Ravages productivistes, résistances paysannes, Le bord de l'eau 2013,

http://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2013/11/25/nous-avons-toutes-et-tous-besoin-dune-agriculture-paysanne/

J'ai particulièrement apprécié l'entretien avec Isabelle Stengers, qui souligne que « la différence de genre, ici encore, se traduit par les questions que l'on ne pose pas, les questions que l'on ne doit pas se poser ». L'auteure parle de « réveiller le chercheur somnambule », de la nécessité de se mêler des questions qui nous concernent, de poser les questions que les spécialistes n'ont pas imaginées, de l'accélération comme d'une rigidité, des injonctions morales de compétitivité et de flexibilité, de la fiabilité relative des sciences, de l'illusoire promesse du progrès, du processus de Bologne sur l'enseignement, de la fable « on n'arrête pas les horloges » véritable parole antidémocratique, du caractère non durable d'éléments valorisés par les scientifiques, de l'irresponsabilité capitaliste, de l'illusion du politiquement neutre des savoirs, des OGN, du nucléaire...

Isabelle Stengers souligne aussi les résistances et les nécessaires alliances de ces résistances. L'auteure parle de démocratie et d'espaces de délibération.

Le titre de cette note est extrait de cet entretien.

De l'auteure, lire entre autres : Vinciane Despret, Isabelle Stengers : Les faiseuses d'histoires. Que font les femmes à la pensée ?, Les empêcheurs de penser en rond / La Découverte 2011,

http://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2011/07/18/faire-toute-une-histoire-de-ce-qui-se-donnait-comme-un-simple-fait/

Guillaume Sabin traite de l’épaisseur sociale du temps, de déclinaison autochtone, du rapport au passé (« Mais valoriser ce passé ce n'est pas dire qu'avant c'était mieux, parce que nous savons la souffrance qu'il y avait et que les gens te racontent »), d'identité et de statut, de carnaval et de chayadas, du système de deux résidences, d'activité pastorale, de l'usage du temps, des liens entre impôts monétarisés et endettement, de système communautaire (ayllu) et de privatisation des terres, administration autonome des territoires, du temps de concertation, « Toutes ces pratiques collectives nécessitent des temps de concertation organisés le dimanche ou en soirée après le retour des troupeaux dans leurs corrals », de l'importance du territoire dans les luttes autochtones, de logique coloniale. Si les un-e-s et les autres peuvent avoir des appréciations différentes sur la durée, en termes de dimension humaine, « toujours, qui n'existe pas, peut-être substitué par toutes les fois »...

Un dossier pour penser les résistances à l’accélération du temps imposée par le développement de la marchandisation et les logiques propres à la valorisation capitaliste.

Écologie & Politique N°48 : Résister à l'ère du temps accéléré

SciencesPo. Les Presses, Paris 2014, 196 pages, 23 euros

Didier Epsztajn

http://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/

1 Hartmut Rosa : Accélération. Une critique sociale du Temps, La Découverte, Paris 2010

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