Veronika Boutinova : « N.I.M.B.Y. et Dialogues avec un calendrier bulgare »

Veronika Boutinova : N.I.M.B.Y. et Dialogues avec un calendrier bulgare

Editions L'espace d'un instant, Paris 2014, 144 pages, 15 euros

 

Des scènes et de l'accueil

Préface de Louise Doutreligne

N.I.M.B.Y. : à Calais, Jean-Bert loue sa chiotte-douche aux migrants de passage, profitant de la misère des étrangers pour adoucir un tant soit peu la sienne ; c’est dans cette pièce sordide qu’il assistera malgré lui à l’accouchement d’une réfugiée africaine.

Dialogues avec un calendrier bulgare : un quinqua solitaire discute avec la femme dénudée d’un calendrier érotique, qui prendra bientôt chair pour le supplier de lui faciliter l’obtention de la nationalité française.

Veronika Boutinova est une auteure du lieu : ses personnages en errance cherchent un endroit où vivre bien. Ses deux pièces nous parlent aussi de l’accueil fait en France à des hommes, des femmes en quête d’un quotidien banal et sécurisant. Les situations sont rudes, les relations humaines rugueuses, pourtant il se dégage des pièces de l’auteure et de sa langue poétisée un humour ténu, grinçant, et surtout un souci d’humanité, un appel à la lucidité et à l’altruisme.

Veronika Boutinova est née dans le nord de la France en 1969. Pro-européenne, elle met en avant la littérature dramatique contemporaine des pays d’Europe centrale et orientale autant dans ses recherches universitaires que dans ses mises en scène. Auteure, elle promène un regard politique sur le monde, écrivant sur le thème de l’Europe forteresse et des migrations, sur les femmes et leur sexualité, ainsi que pour le jeune public, enfant et adolescent.

Œuvre publiée aux éditions l’Espace d’un instant, à l’initiative de la Maison d’Europe et d’Orient et avec le concours du Centre national du Livre.

Illustration couverture : © Veronika Boutinova

Rendre compte avec des mots et des personnages, des tensions et réalités de la situation d'étranger-e-s. Choisir l'humour, la dérision, le drame ou l'ironie pour saisir le fond par des mises en scène qui font que la spectatrice et le spectateur se questionnent et/ou se positionnent.

Les deux pièces présentées me semblent répondre aux analyses et propositions d'Olivier Neveux : Politiques de spectateur. Les enjeux du théâtre politique aujourd'hui, La Découvert 2013,

http://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2013/06/05/ne-pas-renoncer-a-lidee-quil-pourrait-en-etre-autrement/

N.I.M.B.Y. : « not in my backyard » ou « pas dans ma cour ou mon jardin »... tout un programme de déni, d'inégalité, de fermeture volontaire des yeux...

« Une horde de quatre cent quatre-vingt-dix-neuf hommes, un enfant et une jeune femme à la grossesse proéminente », « Une centaine d'hommes aux chaussures éculées, aux visages tannés par le soleil, la pluie, les coups du sort, aux sourires éclatants d'épuisement, un enfant et une femme très enceinte », « une quarantaine de nageurs, un enfant et une jeune femme enceinte, portée par son mari, se précipitent sans force dans une embarcation de fortune sous les tirs fournis de soldats en érection », en Europe, il y a aussi des toilettes particulières, des douches... « je vous souhaite un bon voyage ! »

Comme une introduction, un placement aux marges avant les chiottes de Jean-Bert, ses mots entrecoupés de russe, tchèque, polonais, roumain, anglais, bulgare, hongrois, dari et forcement globish. Un flux de mots et comme un entracte enracinement, des extraits de Sarah Kane, Berthold Brecht ou de l'Encyclopédie (dirigée par Diderot et d'Alembert). Réfugié-e-s, exilé-e-s...

Des échanges, des vociférations, Jean-Bert, le duffle-coat marron, « c'est toi le cabinet en prêt ? Les vannes de ta langue sont infinies ? Ferme tes lèvres et colle la pluie ! », l'homme à la boite de conserve, en contrepoint « How to claim Asylum in France ? », le migrant tourmenté, Jean-Bert, « J'ouvre et loue mes chiottes et douche, c'est avoué... », la panthère rose, le colosse en uniforme, l'uniforme enceinte...

Des mots, des phrases, des justifications, des insanités, d'une chiotte Veronika Boutinova fait un lieu de mise en scène, une fenêtre ouverte vers un endroit pour vivre, bien vivre.

« VENEZ VISITER UN ENDROIT PAS COMME LES AUTRES : LA DJEUNGUEUL ! »

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Un calendrier, les fantasmes mesquins et sexistes des hommes. Le chauve, le barbu, Natalina et trois femmes, une fillette. Neuf dialogues.

Le double langage/être des hommes, et les mots de la femme « ça ne te dégoûte pas d'avoir la bite dedans, mais après c'est répugnant... », ou « vous faites chier, les mecs, avec votre petite mort. Ça vous rend ignobles. Je ne suis pas spécialement désagréable, moi, après, même quand je n'ai pas réussi à jouir... ».

Femme calendrier, érotisme sans être, morceaux interchangeables, « J'en ai assez de poireauter sur calendrier, de changer de seins de cul de tronche de bouche à pipe tous les mois le premier... Je veux sortir hors de ta cuisine qui pue renfermé... Je veux vivre et une vue sur le monde ! Tu ne m'as pas prise en mon pays juste pour me punaiser en plafond ? Rends-moi réelle ! Ici, j'engèle... »

Le chauve, le barbu « J'aime ta présence à peine visible... », la femme. La guitare. Dialogues de mecs sur les femmes. Femme et image de femme.

« je me nomme Natalina et mon soleil, ma petite lumière, ma fille s'appelle Luminita... ». Avoir des papiers. Avoir la nationalité française...

Les couleurs avivées de l'ironie mordante pour une juste scène.

Je souligne le remarquable travail de la Maison d'Europe et d'Orient pour ses traductions et mise à disposition de textes rares et donc indispensables.

Veronika Boutinova : N.I.M.B.Y. et Dialogues avec un calendrier bulgare

Editions L'espace d'un instant, Paris 2014, 144 pages, 15 euros

A l’initiative de la Maison d’Europe et d’Orient et avec le concours du Centre national du Livre

Didier Epsztajn

http://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/

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