Leonore Davidoff et Catherine Hall : « Family Fortunes. »

Leonore Davidoff et Catherine Hall : Family Fortunes.

Hommes et femmes de la bourgeoisie anglaise 1780-1850

Traduit de l'anglais (Grande-Bretagne) par Christine Wünscher, révision Isabelle Clair

La dispute legenredumonde, Paris 2014, 440 pages, 30 euros

 

Sur la grande scène de la classe et du genre

Un livre, de plus, qui a mis plus de 25 ans pour atteindre la petite province française des recherches sociales. Ce retard donne une coloration particulière aux auto-revendications d'exceptionnalité et d'universalisme françaises !!!

Retard et donc comme l'indique Eleni Varikas dans son superbe avant-propos (sur lequel je choisis de m’attarder), des lectures « hétérochroniques » et des perspectives ouvertes sur d'autres dimensions que celles visibles lors de la sortie de l'ouvrage. Cette indication devrait nous (lectrices et lecteurs) inciter à revenir sur d'autres lectures anciennes, sur d'autres livres refermés, un peu vite. Nos lectures ne sont pas que situées socialement ou politiquement mais elles le sont aussi temporellement.

En ces temps valorisant des thématiques dites « post », les aspects performatifs, les troubles dans les « identités », les analyses matérialistes, loin des réductions économistes, des neutralités, entre autres, par rapport à la classe, au genre ou aux processus de racialisation, offrent toujours des socles pertinents pour comprendre les évolutions dites historiques. Au-delà des « troubles » individuels, troubler/bouleverser l’économie politique des rapports sociaux reste d'une actualité brûlante...

Rechercher les spécificités, les réaménagements ou les bouleversements, les contradictions à l’œuvre, dans les agencements sociaux peut permettre d’élaborer des hypothèses stratégiques émancipatrices. Il ne s'agit pas seulement de « sciences sociales » mais bien d'approches politiques. La préfacière parle, par exemple, de crise de l'anticapitalisme « due à sa difficulté à appréhender la spécificité de cette forme inédite que constitue le capitalisme néolibéral et son hégémonie ».

Eleni Varikas souligne aussi que les chercheuses et les chercheurs ont délaissé « la pensée, les gestes et les pratiques, les espérances et l'action créatrice de cultures de résistance, de ceux et celles qui ont fait de l'histoire 'un grand combat vers l'émancipation'. »

Les classes sociales, les consciences des individu-e-s, les aspirations collectives ne sont jamais réductibles aux rapports de production, « elles se forment dans une articulation complexe de rapports antagoniques, d'oppositions et de servitudes internes, d'alliances et de solidarités plurielles et fragiles ; que les subjectivités, les passions et les espérances, souvent contradictoires, qui animent leurs combats arrivent parfois, mais pas nécessairement, à créer de l'union ; qu'elles réinventent des traditions et forment des visions du monde partagées et des rapports de force permettant d'étendre leur emprise, bien au-delà d'une position 'objective' ».

Qu'en est-il du genre ?, « c'est à dire à la manière dont on devient homme OU femme dans la bourgeoisie anglaise, ou autre – mais aussi, inversement, à la manière dont ce devenir interdépendant et hiérarchique façonne et contribue à former la bourgeoisie tant sur le plan économique que sur le plan politique, culturel, religieux, enfin, sur le plan des valeurs ».

Eleni Varikas poursuit, au-delà des analyses des rapports sociaux de sexe, peu de travaux posent « la question de savoir ce qui changerait dans la définition et l'analyse de la classe elle-même si les expériences sociales et les antagonismes de sexe y étaient inclus et étudiés ». Comme elle, je renvoie aux travaux de Danielle Kergoat (Se battre disent-elles..., La dispute, legenredumonde 2012, http://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2012/08/21/travailleuse-nest-pas-le-feminin-de-travailleur/)

Elle souligne aussi le sous-titre de Family Fortunes : « Hommes et femmes de la bourgeoisie anglaise » et sa force analytique permettant aux auteures « de montrer l'historicité de la classe, les modalités sexuées de sa formation : comment la bourgeoisie anglaise est devenue ainsi et pas autrement ».

Inscrire les femmes dans les recherches, transforme l'histoire sociale en « histoire relationnelle », mais sans cela, de qu'elle histoire parle-t-on ? Eleni Varikas ajoute « que le genre - un des principaux axes du pouvoir dans la société - fournit un élément essentiel de la structure et de l'organisation sociale, de toute structure politique, y compris du mouvement ouvrier ». Et c'est bien ce qui ressort des analyses de Leonore Davidoff et Catherine Hall sur la bourgeoise anglaise.

Elle indique aussi une autre dimension importante de l'ouvrage : « une perspective originale, qui articule l'économique, le social, le politique et le culturel à travers une recherche des conditions historiques, des facteurs et des acteurs précis qui ont transformé la bourgeoisie d'un groupe hétéroclite en une classe partageant des valeurs, une identité sociale et des principes moraux communs », sans oublier le travail réflexif des auteures « sur les catégories cognitives et les distinctions convenues de l'histoire sociale et politique et de l'histoire des femmes » ;

La transformation/création d'un groupe social peut avoir des effets « imprévus », ici liés à la culture oppositionnelle développée contre l'hégémonie idéologique et politique de l'aristocratie. Ici, la valorisation du bourgeois, chef d'entreprise, et « la vertu masculine » associée à l'identité professionnelle, à la vie publique à l'opposé de l’enfermement des femmes dans la sphère dite privée.

Deux sphères en relation, deux catégories (et réalités) interdépendantes et sexuées : le « public et le « privé ». Deux sphères, ni naturelles ni transhistoriques, mais construites avec difficultés et non sans contradictions.

Cet avant-propos est suivi d'une note sur la traduction d'Isabelle Clair et de Danièle Kergoat. Les auteures resituent les termes et explicitent les choix de traduction : middle class, gentry, sexual difference, gender, aristocrats, gentlemen, gendered, gender relations, gender relationships, average class.

Elles soulignent la différence entre rapport social et relations interindividuelles, que bien des sociologues semblent souvent négliger ou oublier.

Dans une « Introduction à l’édition française », Leonore Davidoff et Catherine Hall portent un « Regard rétrospectif sur Family Fortunes ».

Elles indiquent que le livre se divise en trois parties : « La première est consacrée à l’univers mental des hommes et des femmes de la bourgeoisie, la deuxième aux activités économiques et matérielles grâce auxquelles ils subvenaient à leurs besoins, la troisième à leur vie quotidienne, et notamment aux relations familiales et de parenté, à la constitution des foyers et des jardins, enfin aux activités sociales dans lesquelles ils étaient engagés ».

Elles soulignent, entre autres, le caractère construit des catégories de « femme » et d’« hommes », de « féminité » et de « masculinité », la place centrale des femmes dans les schémas de construction de la vie familiale, les liens entre pratiques professionnelles et commerciales et organisation familiale, le foyer comme socle de moralité, le fait que les femmes produisaient et servaient les autres, le processus long et jamais achevé de la séparation du foyer et du travail et les contradictions engendrées. « Family Fortunes est une histoire d’exclusion et de contestation, de frontières qui ne purent jamais être stabilisées de façon définitive ».

Les auteures parlent aussi de leur regard sur l’ouvrage vingt-cinq ans après et des débats autour de leurs analyses.

Je ne saurai rendre compte de l’ensemble des analyses. En renvoyant à l’avant-propos déjà cité, je ne présente qu’un certain nombre de points ou d’analyses comme invitation à la lecture de ce livre important.

Dans « Plantons le décor », la description faite par Leonore Davidoff et Catherine Hall intègre la temporalité de l’époque et évite des lectures anhistoriques. Elles évoquent, entre autres, « l’introduction d’une séparation physique entre le lieu de travail et le foyer », « l’amour » façonné par des institutions juridiques et économies et ses aspects contradictoires.

Première partie : « Religion et idéologie ». Les auteures soulignent les rôles du « salut », des liens entre le christianisme (ici l’église protestante évangélique, le méthodisme, le christianisme zélé, les communautés dissidentes, etc.), la piété et la famille, et plus généralement de la religion dans la culture de la bourgeoisie. Religion et communauté religieuse.

Les auteures analysent la naturalisation de la famille, les places genrées assignées en lien avec la pratique religieuse de cette époque, la masculinité, « L’attention aux formes de la masculinité n’était jamais aussi centrale que l’attention aux formes de la féminité : la nature de l’homme était considérée à l’image de Dieu, alors que la femme était définie comme « autre » ». Féminité et dépendance, mythe de « la Chute »... Comme les auteures, je rappelle que « le mariage du clergé était essentiel ». Les femmes croyantes mais « jamais autorisées à interpréter directement la parole de Dieu », écartées du vote et des prises de décision dans cette organisation de l’Eglise, mais pas du travail bénévole.

L’idéologie domestique pare les mères de « toutes les vertus ». Car la maternité est considérée comme la mission des femmes. La célébration de la différence et de la séparation des sphères d’activité n’était pas, par ailleurs, l’apanage de la seule bourgeoisie…

Les auteures indiquent aussi le rôle des livres, de la lecture, les injonctions en partie contradictoires, « La tension entre la subordination et l’influence, entre le pouvoir moral et le silence politique préoccupait tous ceux qui s’intéressaient à la « mission de la femme » ».

Vertu et confinement, sexualité contrôlée, et invention du concept de domesticité. « Le corps féminin revint au centre de la féminité ».

Seconde partie : « Structure et opportunités économiques ». Leonore Davidoff et Catherine Hall analysent l’interpénétration de la famille et de la production, le développement de la richesse et de la consommation, la notion de profession, les formes de propriété, les rapports des femmes à l’économie.

Elles parlent, entre autres, de la transformation du statut des « services publics » de sinécure en bureaucratie, de l’identification de l’honneur masculin à l’indépendance, de l’organisation des entreprises, de l’instauration de la responsabilité limitée « sous l’égide de la doctrine du laisser-faire », de l’essor de la science et de la « pensée quantitative et rationnelle », de la terre et du capital, de la mort civile des femmes. « Les hommes de la bourgeoisie acquéraient ainsi une compétence personnelle des affaires dès lors perçue comme faisant partie de la condition masculine. C’était une fonction que l’on considérait comme aussi naturelle chez l’homme que la maternité chez la femme, et qui, cependant, était le produit de l’expérience et de la création de formes économiques, sociales et juridiques, renforçant la responsabilité et l’autorité masculines dans une sphère économique toujours plus large ».

L’interdépendance de l’entreprise, de la famille, des réseaux d’amitiés ne va pas sans aspects contradictoires (intérêts des affaires et rapports personnels) qui peuvent devenir « explosifs ». Les auteures parlent aussi des relations fondées sur le crédit et la dette, des liens entre propriété et genre, de la place du mariage, de l’apprentissage, de la retraite…

Les hommes doivent agir, ils sont identifiés à leur métier. La discipline des êtres et des corps ne concerne pas que les travailleurs et les travailleuses. « Les historiens se sont consacrés aux formes nouvelles de discipline au travail imposées aux classes laborieuses, mais ils n’ont pas autant étudié le fait que ces habitudes devaient également être inculquées aux entrepreneurs ». Un effort collectif de perfectionnement. Les auteures détaillent le commerce et le négoce, les banques et le métier de banquier, la manufacture, l’agriculture, les professions libérales, la transition entre le service personnel et l’emploi salarié, les salariés, les différences essentielles entre la bourgeoisie et la gentry au XVIIIe siècle, la reconnaissance « que c’était sur la production que, in fine, se fondaient tous les bénéfices et toutes les richesses ».

Mais qu’en est-il des femmes ?, de « l’investissement caché » ? Des frontières se mettent en place. « La division entre travail en plein air pour les hommes et le travail à la maison pour les femmes respectables eut des conséquences incalculables ». Une division des lieux (et des tâches) à laquelle se surajoute une notion de respectabilité, «  Le franchissement de cette importante frontière, s’il était visible, pouvait être pris comme le signe d’une infériorité sociale, alors même que le statut social était essentiel à la construction d’une image de solvabilité économique ». Les auteures ajoutent « On peut d’ailleurs considérer que l’attaque systématique contre toute manifestation d’indépendance sexuelle de la part des femmes était liée à la crainte de voir surgir de nouvelles possibilités pour elles de développer une activité économique ». Elles interrogent les liens entre les femmes et la propriété, la contribution des femmes à l’entreprise, le rôle des contacts personnels, etc. Elles soulignent « Il est clair que les femmes fournissaient un capital culturel et financier à la vie économique de la bourgeoisie, mais c’était l’utilisation de leur travail qui en était la contribution la plus directe ». Leonore Davidoff et Catherine Hall traitent spécifiquement de l’éducation des femmes, des enseignantes, des femmes aubergistes, des femmes dans le commerce, et plus globalement de la place marginale des femmes dans l’économie, « Les mêmes forces qui reléguèrent l’activité économique des femmes dans les zones obscures affectèrent les sources historiques les concernant. Puisque le statut d’une famille pouvait être terni s’il était connu que les femmes travaillent contre rémunération, il est probable qu’il ne fut gardé aucune trace de ce travail. La marginalisation des femmes s’accrut à partir du moment où l’économie elle-même fut définie comme faisant partie du domaine public ». Les femmes et leur travail gratuit et invisibilisé. « l’identité des femmes de la bourgeoisie était davantage familiale que professionnelle, quelles que fussent les tâches qu’elles accomplissaient réellement ».

Troisième partie : « La vie quotidienne : le genre en action ».

Leonore Davidoff et Catherine Hall soulignent la grande importance de « la division du monde entre le public et le privé », de la hiérarchie des places sociales et sexuée des individu-e-s.

« A mesure que la frontière spatiale et temporelle s’épaissit, l’identification au public ou au privé devint de plus en plus genrée. Une ombre masculine enveloppait ce qui était défini comme relevant du public, tandis que les femmes étaient graduellement englouties dans le royaume privé, et que grandissaient des cloisons matérielles, psychiques et sociales pour séparer les deux sphères ».

La famille comme « petit univers ». Les auteures soulignent les contradictions et les arrangements, le faire autre que le dire. Et que penser de cet idéal féminin asexuel et chaste dont le but était le mariage et la maternité ?

Leonore Davidoff et Catherine Hall analysent le rôle du mariage dans la construction de la famille, la paternité et la maternité (qui évolue vers un « modèle de maternité à plein temps »), les enfants qui commencent, au début du XVIIIe siècle « à être caractérisé comme un groupe humain doté de ses propres intérêts et besoins », l’éducation genrée, les frères et les sœurs, la famille élargie. Elles poursuivent par celle du « Mon chez-moi » et la création du foyer de la bourgeoisie, reviennent sur la séparation de la maison et du travail, examinent la signification du jardin (« prolongement important de la propriété bourgeoise », l’agencement de la maison dont celle d’une « pièce spécifiquement destinée à la vie sociale, le salon ». Elles analysent comment les femmes font « tourner la maison », les pratiques hygiéniques, les repas, la question des domestiques, etc.

Les auteures examinent le « vivre le genre dans la bourgeoisie », les bonnes manières et la distinction, les changements d’attitudes à l’égard de la sexualité, les mobilités, les évènements sociaux, les vêtures, les apparences, « Maintenir une grande distance entre l’apparence et le comportement des femmes et des hommes permettait à ces derniers de conserver leur position dominante et d’assurer les fonctions propres à leur sexe ».

Elles consacrent un chapitre à la sphère publique, les associations de bénévoles, les sociétés philanthropiques, dont la place importante des femmes dans la lutte pour l'abolition de l'esclavage, les loisirs et les plaisirs. Leonore Davidoff et Catherine Hall examinent la place des femmes en regard de la citoyenneté, « La marginalisation des femmes est encore plus prononcée dans le monde de la politique et des activités civiques » alors que les hommes accédaient à la reconnaissance et au pouvoir politique et « apprenaient aussi à parler pour défendre leurs intérêts de groupe et, plus tard, leur communauté et leur classe ».

En épilogue, Leonore Davidoff et Catherine Hall parlent, entre autres, de « grammaire de la formation de leur classe », une « grammaire genrée ». Elles précisent que « les rapports de sexe étaient structuréstant par les formes de propriété que par les idéologies ». Elles reviennent sur les catégorisations évangéliques, parlent des émotions masculines estompées, des contradictions liées, entre autres, aux nouvelles méthodes pour contenir les femmes en regard des nouvelles formes de capital, du mariage « Le mariage devint à la fois le symbole et l’institution du confinement des femmes ».

Il s’agissait bien d’une lutte entre les hommes et les femmes pour « structurer et définir la question, toujours d’actualité, des rapports de classe et de sexe »

Un livre qui devrait en appeler d’autres pour expliquer comment les différentes bourgeoisies et classe ouvrières sont devenues« ainsi et pas autrement » pour reprendre une formule d’Eleni Varikas, des classes en rapport et en lutte, et qui ne peuvent être appréhendées qu’en prenant en compte ces rapports et ces luttes. Il en est de même des rapports sociaux de sexe et des constructions sociales des « femmes » et des « hommes »…

Un livre facile à lire, passionnant non seulement par la clarté des analyses mais aussi par les détails et le soulignement des bifurcations, des contradictions. Une invitation à penser et à réfléchir sur ces hommes et femmes de la bourgeoisie anglaise, mais aussi sur les modalités de (re)structuration des rapports de domination.

Leonore Davidoff et Catherine Hall : Family Fortunes.

Hommes et femmes de la bourgeoisie anglaise 1780-1850

Traduit de l'anglais (Grande-Bretagne) par Christine Wünscher, révision Isabelle Clair

La dispute legenredumonde, Paris 2014, 440 pages, 30 euros

Didier Epsztajn

http://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/

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