|
Version [.PDF]
Après une telle journée de manifestation, je m’interroge comment faire mieux ? Il ne suffira pas de crier plus fort. Je pense que notre marge de progression réside notamment dans l’objectif d’imposer les termes du débat public. Nous avons absolument besoin de nous dégager de la problématique des coûts au risque d’être enfermés malgré nous dans la marchandisation de la personne et de son activité.
Ainsi, on tente de nous faire admettre qu’un déséquilibre démographique serait le problème. Mais de quel déséquilibre démographique s’agit-il quand on sait que la Sécurité Sociale a été créée dans un pays rendu exsangue par la guerre, avec moins de cotisants du fait des hommes tués dans la fleur de l’âge aux combats et qu’il y avait moins de cotisantEs parce que les femmes étaient moins nombreuses qu’aujourd’hui à travailler. Et cette dépense considérable était alors considérée comme un levier pour favoriser la reconstruction de la France. Il faudra bien réussir à ne pas avoir peur de coûter de l’argent : une société n’a de sens que si on peut y vivre, sinon à quoi bon ? Or la marchandisation brise l’unité de la personne et de l’espèce humaine. Car toute la société suinte de cette aspiration à cette double unité : le mouvement d’émancipation féminine, celui de l’égalité des droits des migrants, le droit des enfants, les Jeux Olympiques des handicapés sont autant de signes d’une marche vers l’unité de l’espèce humaine en valorisant les particularités de chacun(e).
Unité de la personne : mises à part la guerre et la spéculation, il n’y a guère d’activité humaine qui ne contribue pas à la production de société. La lecture de la littérature managériale et la conduite des entretiens d’embauche sont éloquents. Ils portent moins sur la technicité : si vous n’avez pas le diplôme requis, vous n’avez pas d’entretien d’embauche. Ils portent essentiellement sur des caractéristiques personnelles qui ne s’acquièrent ni par l’application des protocoles professionnels ni par la formation. Par exemple vos réactions devant l’imprévu, les dysfonctionnements, la capacité à se comporter au sein de collectifs… bref c’est la personne dans la totalité de ses caractéristiques qui est mobilisée au travail, c’est l’individu total. Une enquête patronale en 1998, menée au sein d’ateliers de mécaniques révélait que ceux qui avaient le rendement le plus élevé étaient des syndicalistes. Elle expliquait que lorsque la plupart des mécanos rencontraient un imprévu, ils faisaient appel au chef d’atelier. Quand cela ne concernait qu’un seul mécano, il n’y avait pas de problème. Mais quand ils étaient 3 ou 4 à faire appel au chef d’atelier en même temps, celui-ci ne pouvant être que dans un endroit à la fois, il y en avait donc 2 ou 3 autres qui attendaient en arrêtant de travailler. Or les syndicalistes étaient ceux qui faisaient le moins souvent appel au chef d’atelier, ils cherchaient à se dépatouiller par eux-mêmes. L’explication était qu’ils étaient tellement habitués à l’adversité, que c’était devenu une seconde nature. Donc les heures syndicales payées sont rentables pour l’entreprise. Cela dit combien c’est l’individu pris dans sa totalité qui est réquisitionné au travail. Sauf sa capacité de révolte, bien entendu. Contradiction insurmontable pour le capital. Je pourrais prendre l’exemple de l’infirmière à l’accueil de l’hôpital de St-Denis qui ne fait pas le même travail que sa collègue de Cochin : elle a à faire à 80 nationalités, certains ne parlent pas français, d’autres ne sont pas à la Sécu ou même n’ont pas de papiers du tout. Ce qui lui permet d’exercer son métier est qu’en dehors du travail, elle les côtoie, peut-être dans son immeuble, au supermarché, que ses enfants vont à l’Ecole avec les leurs. Et on retrouve la même porosité entre activités de tranches d’âges différentes. L’époque où la vie était segmentée entre jeunesse et apprentissage/ âge adulte et travail/ vieillesse et repos mérité, cette époque est révolue. Des jeunes étudient en alternance, des plus vieux retournent aux études et tous ont des pratiques qui produisant de la société participent à la formation de la personnalité des autres.
Alors que doit recouvrir la rémunération ? Le poste de travail ? Ou la personne ? Si c’est le poste de travail, tous les aléas ou toutes les mobilités peuvent devenir source de précarité. Le travailleur est alors chargé de financer par lui-même des activités utiles. Si c’est la personne alors c’est l’exigence de la garantie, non pas d’un revenu minimum, mais d’être rémunéré en fonction de sa qualification dans la continuité de toutes ses activités. Il y a alors une unité du statut social. Utopique ? Mais déjà mesurons la portée révolutionnaire de rémunérations qui dépassent le cadre de l’emploi : les congés maternité, ce n’est pas de l’emploi ni de la formation, c’est la société qui reconnaît la nécessité de fiancer sa propre reproduction ; les congés payés sont reconnus comme renouvelant la capacité de travail… Et c’est cette unité qu’ils veulent nier et briser en stigmatisant les retraites. Nous ne défendons donc pas seulement les retraites mais en défendant les retraites nous défendons l’unité du travailleur.
Et je crois que nous sommes capables d’aller au-delà de notre opposition au plan de Sarkozy et de ne pas rester dans une logique marchande qui n’est pas la nôtre, qui est la logique marchande du capital. Nous sommes capables d’imposer notre propre culture politique. Je pense que là sont pour une part décisive les prochains progrès que nous pouvons faire.
Pierre Zarka |