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Farida Belghoul, itinéraire d'une «marcheuse» perdue

logo-MediapartFarida Belghoul, à l'origine de la journée de boycott de l'école contre un supposé apprentissage de la « théorie du genre », a trouvé grâce aux mouvances d'extrême droite une audience inespérée. Cette figure de la Marche de 1984, enseignante pleine de rancœur contre l'école au point de déscolariser ses enfants, n'en finit plus de régler ses comptes avec la gauche.

Enfin on l’écoute. Enfin elle existe. Depuis une semaine, avec le succès lundi 27 janvier de sa « Journée de retrait de l’école » – fondée sur une rumeur délirante autour d’un supposé apprentissage de « la théorie du genre » à l’école, cheval de bataille des catholiques intégristes depuis des années – Farida Belghoul, 55 ans, a trouvé une audience qu’elle n’espérait sans doute plus. Et jusqu'à Vincent Peillon. Pour couper court aux rumeurs, le ministre a envoyé jeudi une lettre aux directeurs d'école leur demandant de convoquer les parents qui ont boycotté l'école lundi, afin de leur expliquer la réalité du programme mis en œuvre et l'obligation de scolarisation.

Toute la presse tente de percer l’énigme de cette figure oubliée de la mal nommée Marche des beurs de 1983, militante des droits des immigrés, passée avec armes et bagages à l’extrême droite. Mais la dame qui a longtemps hurlé sa rage dans le désert ne répond plus aux médias, « tous vendus ».

Sur Internet, Farida Belghoul est en revanche des plus prolixes. Aux côtés de l’essayiste antisémite Alain Soral, compagnon de route de Dieudonné, elle a appris l’impact déflagratoire de ces vidéos vite montées, vite postées et diffusées sous le label « télé libre » – entendre indépendante des médias « dominants et menteurs». Depuis plusieurs mois, elle y déverse sa bile sur ses sujets fétiches : la faillite de l’éducation nationale, le parti socialiste « allié aux homosexuels »ou les complots des étudiants juifs de France derrière SOS Racisme. L’extrême droite lui a offert une tribune inespérée. Elle y a pris goût. Comme une renaissance pour cette fille d’immigrés algériens, venue de l’extrême gauche, qui n’a jamais digéré la récupération socialiste de Convergence 1984, la deuxième marche pour l’égalité et contre le racisme, un an après celle de 1983.

« Ça, je le dis pour la caméra », lance ce 11 janvier cette professeur d’histoire-géographie en disponibilité, au cours d’une réunion publique à Asnières, à l’initiative du collectif « Touche pas à nos gosses », une de ces coquilles vides comme en a engendrées la Manif pour tous. Dans l’incohérence la plus totale, Farida Belghoul y promeut sa campagne de déscolarisation contre « la théorie du genre » devant une quarantaine de parents, campagne immédiatement postée sur Dailymotion.

Farida Belghoul, qui « crevait toute seule dans sa banlieue ces dernières années », avec la rancœur de ceux que l’on a trop humiliés, a enfin trouvé une famille politique qui lui donne sa juste place, comme le raconte un proche qui ne veut pas être cité.

À écouter ses élucubrations sur le rôle des étudiants juifs de France, responsables selon elle d’avoir importé le rap en banlieue « dans une opération de destruction de la jeunesse » ou sa folklorique promotion d’une « année de la robe » sur Radio Courtoisie, « puisque la théorie du genre veut de manière définitive nous faire porter le pantalon ! », aucun doute n’est permis. Celle qui fut la porte-drapeau de la Marche pour l’égalité en 1983, étudiante communiste, est aujourd’hui totalement en phase avec sa nouvelle famille. Dans la nébuleuse d’extrême droite, qui a toujours prisé les transfuges, on jubile. Il faut voir avec quelle gourmandise Alain Soral, dont le mouvement Égalité et réconciliation a été créé pour jeter des ponts entre l’extrême droite et les Français issus de l’immigration, présente sa prise de guerre, bien conscient de la prouesse d’avoir rallié cette militante de l’égalité des années 80 dans une alliance contre nature.

À l’automne dernier, l’essayiste antisémite, à la tête de la maison d’édition Kontre Kulture, a réédité son roman Georgette !« pour aider notre amie Farida », explique-t-il ici (à partir de la minute 49). Dans ce roman, publié en 1986 et primé à l’époque, elle déroule son histoire de petite fille déchirée entre deux cultures, deux paroles, celle de sa maîtresse française et celle de ses parents immigrés, « le rejet de cette France qui a fait des enfants d’immigrés des pantins manipulables », dénonce-t-elle ici.

Farida Belghoul, qui fustige aujourd’hui les ravages du féminisme comme le « lobby homosexuel » dans sa croisade contre « le genre » à l’école, se moquait totalement de ces questions avant de rejoindre le mouvement d’Alain Soral, témoignent ses proches. 

« Les postures morales de l’élite, cela ne m’intéresse pas »

 

Son vrai combat, son obsession, depuis bien longtemps en revanche, c’est l’école. « Ce lieu où rien ne marche », dit-elle, et qui a failli à toutes ses promesses vis-à-vis des enfants issus de l’immigration. Cette enseignante de lycée professionnel, intarissable sur les manquements de l’institution scolaire, a d’ailleurs fini par déscolariser ses trois enfants pour faire classe à la maison. En 2007, dans un film poignant, la réalisatrice Samia Chala avait filmé cette expérience extrême de huis-clos familial voulue par une mère qui craignait que l’école ne transforme ses enfants en « barbares »« Je ne peux pas sauver mes élèves, mais je peux vous sauver vous », répond-elle à sa jeune ado qui lui répète que l’école et ses amis lui manquent. « Méthodes d’apprentissages bidons, programmes bidons. On fabrique des délinquants, demain des barbares », souffle Farida Belghoul dans une tirade qui éclaire d’un nouveau jour la campagne de déscolarisation qu’elle a initiée mi-décembre et qui a essaimé par la viralité des réseaux d’extrême droite dans la moitié des académies avec des pics d’absentéisme dans certaines villes.

Sauve qui peut ! from Samia Chala on Vimeo.

 

 « À l’époque, elle m’a ouvert les yeux sur ce qui se passait à l’école, sur la manière dont elle traite les pauvres, les immigrés. Ce regard de mépris, de condescendance de l’institution à l’égard des mamans arabes, moi aussi je l’ai senti », décrit la réalisatrice Samia Chala qui, pour le reste, refuse de parler de ce qu’est aujourd’hui devenue celle dont elle fut proche, pour ne pas alimenter l’hystérie médiatique autour d’elle.

« Les postures morales de l’élite, cela ne m’intéresse pas », abonde un autre proche qui l’a connue à l’époque de la Marche pour l’égalité. Il dit craindre qu’à partir de son itinéraire particulier, les médias n'embrayent un peu trop facilement sur le thème : « Ça y est, les Arabes sont tous fachos » au risque d’enfanter de nouvelles Farida Belghoul. Il condamne aussi « les médias et Internet qui donnent aujourd’hui une trop grande tribune aux discours délirants de personnalités comme Dieudonné, Belghoul ou les membres de la Manif pour tous, grossissant ainsi le sentiment d’une France antisémite, facho, alors que c’est le reflet d’une minorité ».

Pour lui, le naufrage de Farida Belghoul devrait interroger la société dans son ensemble. Il refuse d’accabler « le monstre fabriqué par la gauche »« La question que l’on doit se poser, c’est pourquoi une femme d’origine maghrébine qui a combattu le racisme, l’antisémitisme, rejoint l’extrême droite trente ans plus tard ? Belghoul prend certainement sa revanche aujourd’hui car les socialistes et SOS Racisme l’ont trahie, ne lui ont pas tendu la main. C’est un peu comme ces gosses, français d’origine maghrébine, qui rejoignent le djihad et décident d’aller combattre en Syrie Bachar al-Assad car en France, on ne veut pas d’eux, on les exclut, on les pousse dans la marge. C’est le même phénomène. »
« Notre société est en train de fabriquer une génération de schizophrènes. Farida en est l’illustration. Et c’est la gauche qui en porte la plus grande responsabilité. C’est elle, d’abord Mitterrand puis aujourd’hui Hollande, qui a abandonné les quartiers défavorisés, parqué des générations d’immigrés dans des ghettos et fait d’eux des citoyens de seconde zone, aggravant le sentiment d’exclusion », assène à son tour un « marcheur » de 1983 qui porte un regard « très inquiet » sur la France et ce qu’il appelle « l’union des intégrismes » : « Voir les barbus, les femmes voilées et les cathos intégristes main dans la main contre “la théorie du genre” me donne envie de vomir, comme le discours de Belghoul qui appelle à la guerre, au combat. »

La nouvelle amie d’Alain Soral ponctue désormais toutes ses interventions d’un martial « Vaincre ou mourir ». Une radicalité qui ne plaît pas jusque dans ses propres soutiens.

Fatima, membre du réseau pour la Journée du retrait de l’école à Colombes, qui a retiré lundi son fils de l’école parce qu’elle juge que « la pratique de l’homosexualité ne peut pas être un choix pour (ses) enfants » et que l’école n’a pas à se mêler de ces questions, ne se reconnaît pas dans les sorties violemment antisémites de Farida Belghoul. Cette mère de famille s’agace aussi des appels du pied « communautaristes » de la pourfendeuse de la « théorie du genre », comme lorsqu’elle ponctue ses interventions de formules en arabe. « Je ne crois pas que ce soit une bonne porte-parole. Aujourd’hui les musulmans sont stigmatisés de toutes parts, et là on va encore dire qu’ils veulent mettre le bordel », s'inquiète-t-elle. Elle n'arrive pourtant pas à croire que le programme « ABCD de l'égalité » (lire notre article sur le sujet) se contente de promouvoir l'égalité entre filles et garçons.

 

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