À propos de la forme « parti » (Caillou)

Il ne suffit pas de dire que nous remettons en cause la délégation et la « forme parti », encore faut il préciser ce vers quoi nous voulons aller. Quelle est la forme organisationnelle que nous défendons ? D'autant qu'il me semble que la forme organisationnelle que nous voulons est aussi une représentation ce vers quoi on tend pour le futur.

 

Ci-dessous,  4 textes pour creuser cette idée.
1° La FASE elle même.
2° Le Fédéralisme dans le mouvement libertaire, par Daniel Guérin.
3° Réseaux et consensus dans courant altermondialiste par Christophe Aguiton.
4° Marx par Daniel Bensaîd.

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1° Dans un texte de base de la FASE : « Osons la révolution démocratique », page 24:

La Fédération est aujourd’hui une forme hybride : ni celle d’un parti classique, ni celle d’un  simple réseau de personnes et de collectifs. C’est sa force et sa faiblesse.
C’est sa force car son ambition est précisément de ne pas reproduire les fonctionnements des partis classiques. En particulier nous sommes dans la recherche d’autres centralités, d'autres manières de construire collectivement que la verticalité et le caractère généralement pyramidal de leur fonctionnement. C’est aussi sa faiblesse car elle ne dispose pas des procédures et des méthodes facilitant la prise d’initiative et la mobilisation des moyens nécessaires à son développement.

Un des enjeux, qui a donné lieu en juin 2010 à des avancées, est d’approfondir le travail sur l’identité originale du processus fédératif et dans le même temps de se structurer davantage,  toujours dans la perspective de la création à  terme d’une force politique beaucoup plus large, fédérant le plus grand nombre possible de courants de la gauche qui ne renonce pas à transformer la société. Nous savons que la création d’une telle force sera un processus long.
Nous savons par exemple que le PG, qui assume le même objectif sous des formes plus  « classiques », privilégie aujourd’hui la dynamique politique pour les scrutins électoraux de 2012 et son propre renforcement.

La question posée, dès lors, est celle de la possibilité que les forces et les militant-e-s de  sensibilités et d’horizons divers qui ont en partage le projet du plus large rassemblement pour la  transformation, de l’articulation du social et de l’écologique, de la remise en cause du hiatus entre mobilisations et institutions, se rapprochent dès aujourd’hui, fédèrent leurs énergies et leurs initiatives au lieu de multiplier les espaces distincts.

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2° Cette idée de "fédération" est issue d'un vieux courant du mouvement ouvrier français: le mouvement libertaire.

On peut lire, par exemple, ce que dit là dessus Daniel Guérin dans L'anarchisme (Idées-Gallimard) page 76 :

Le système fédératif est l'opposé de la centralisation gouvernementale. L'autorité et la liberté, ces deux principes en lutte perpétuelle, sont condamnés à transiger l'un avec l'autre. « La Fédération résout toutes les difficultés que soulève l'accord de la liberté et de l’autorité. La Révolution française a fondé les prémisses d'un ordre nouveau, dont son héritière, la classe ouvrière, possède le secret. Cet ordre nouveau, le voici : réunir tous les peuples en une «confédération des confédérations ».

L'expression n'est pas employée au hasard: une confédération universelle serait trop vaste ; il faut fédérer entre eux de grands ensembles. Et Proudhon, qui aime vaticiner, annonce: Le XXe siècle ouvrira l’ère des fédérations. Bakounine ne fait que développer et approfondir les vues fédéralistes de Proudhon. Comme lui il vante la supériorité de l'unité fédérative sur l'unité «autoritaire» : «Lorsqu'il n'y aura plus la maudite puissance de l'État pour contraindre les individus, les associations, les communes, les provinces, les régions à vivre ensemble, elles seront beaucoup plus étroitement liées, et constitueront une unité beaucoup plus vivante, plus réelle, plus puissante que celles qu'elles sont forcées de former aujourd'hui, sous la pression pour tous également écrasante de l'État.»

Les autoritaires «confondent toujours (...) l'unité formelle, dogmatique et gouvernementale, avec l'unité vivante et réelle, qui ne peut résulter que du plus libre développement de toutes les individualités et de toutes les collectivités et de l'alliance fédérative et absolument libre (...) des associations ouvrières dans les communes et, au-delà des communes dans les régions, des régions dans les nations.»

Bakounine insiste sur la nécessité d'un intermédiaire, d'un relais, entre la commune et l'organisme fédératif national : la province ou région, fédération libre de communes autonomes. Mais qu'on ne s'imagine pas que le fédéralisme aboutisse à l'isolement, à l'égoïsme. La solidarité est inséparable de la liberté. «Les communes, tout en restant absolument autonomes, se sentent (...) solidaires entre elles et, sans rien sacrifier de leur liberté, elles s'unissent étroitement.» Dans le monde moderne, les intérêts matériels, intellectuels, moraux ont créé entre toutes les parties d'une même nation, de même qu'entre les différentes nations, une unité puissante et réelle. Et cette unité-là survivra aux États.

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3° Christophe Aguiton dans Quelle démocratie voulons nous ? - La Découverte 2006

Vers une démocratie plus horizontale ? Réseaux et consensus

L'ancien paradigme valorisait l'entreprise taylorienne et les structures hiérarchisées, et offrait comme horizon à la démocratie la représentation parlementaire et la délégation de pouvoir ou la pyramide des soviets ou des conseils. Le paradigme qui émerge en cette phase de mondialisation met en avant l'autonomie, la flexibilité et le fonctionnement par projet, et valorise le fonctionnement en réseau et la prise de décision au consensus.

Les réseaux dont il est question ici sont d'une autre nature que les réseaux interpersonnels qui ont toujours existé. Il s'agit de mettre en relation des structures très différentes entre elles, qui n'ont d'autres choix que le réseau et le consensus en raison de leur hétérogénéité. Comment hiérarchiser une relation ou décider par un vote quand on trouve dans la même réunion du Forum social mondial des syndicats ayant des millions d'adhérents, de petites ONG et des mouvements sociaux fonctionnant eux-mêmes de façon horizontale ? On rencontre le même type de difficulté dans les institutions internationales les plus récentes; alors que l'ONU est une machine à voter avec son système à trois niveaux - l'Assemblée générale, le Conseil de sécurité et les cinq membres permanents disposant du droit de veto -, les grandes puissances n'envisagent pas que l'on puisse voter à l'OMC où tous les États sont formellement égaux alors que leurs poids dans le commerce mondial peuvent être aux antipodes ! Ces exemples nous montrent que le consensus dont nous parlons est, lui aussi, très différent du consensus traditionnel qui existait et existe toujours dans des communautés homogènes, qu'elles soient d'origine paysanne ou tribale. Ce consensus entre structures hétérogènes a ses règles propres mais il reste dépendant, lui aussi, de la réalité des rapports de force.

L'analyse de ces nouvelles formes de représentation et procédures de décisions, ainsi que celle des règles qui les régissent restent pour l'essentiel à faire. Mais trop souvent les réactions se polarisent entre ceux qui font l'apologie de des réseaux, supposés permettre une réelle implication citoyenne, et ceux qui les rejettent radicalement, le plus souvent au nom de la défense de la « démocratie » assimilée au système traditionnel de représentation politique.
Les réactions les plus critiques oublient de prendre en compte le potentiel de liberté et les capacités d'initiative que permet le fonctionnement en réseau. Dans le système fondé sur le vote majoritaire, une fois que la « volonté générale » a été établie, tout le monde doit appliquer la règle de la majorité. Les minorités n'ont plus, alors, qu'à préparer la prochaine élection ou le prochain congrès: une position d'attente subordonnée à des structures verticales et directives. Dans les réseaux, les choses ne se passent pas de la même façon. Pour prendre l'exemple des forums sociaux et des mouvements alter mondialistes, si un groupe, ou même un individu, veut lancer une nouvelle campagne ou tester une nouvelle forme d'action, il a les marges de manœuvre pour le faire tout en restant connecté aux autres membres du réseau. Cette caractéristique donne aux réseaux un avantage très net dans les capacités d'innovation et dans les espaces qu'ils offrent à ceux qui y participent. Cette caractéristique favorise l'auto- émancipation: en matière d'apprentissage et d'appropriation par l'initiative, les réseaux offrent des possibilités sans équivalent.

Parce qu'elles affaiblissent l'expression traditionnelle de la souveraineté, fondée sur les territoires et les États, l'émergence des réseaux participe de l’érosion de la légitimité des modes de représentation fondés sur le vote majoritaire et l'élection de représentants. Certaines innovations démocratiques, comme la démocratie participative, permettent de réduire le fossé entre ces différents modes de représentation en multipliant les lieux où peuvent s'exprimer les propositions et les préférences: à Porto Alegre, il existe deux types de réunions ouvertes pour préparer le budget participatif, des réunions centrées sur le territoire - les quartiers - et des réunions fondées sur les centres d'intérêt - l'éducation, les transports, etc. Mais quand il s'agit de trancher, la décision revient au conseil municipal qui s'appuie sur i'expression majoritaire issue des votes territoriaux. Une autre tentative pour résoudre ces contradictions consiste à différencier les types de représentation en fonction de l'échelle des territoires: les procédures participatives pour le niveau municipal ou local, le vote majoritaire et l'élection de représentants pour le niveau national, etc.

Toutes ces expériences permettent d'élargir le champ d'expression des mouvements, sociaux, des ONG et des citoyens. Mais elles ne seront pas suffisantes pour résoudre les problèmes posés par l'émergence des réseaux. Si ces nouveaux modes de fonctionnement se sont développés tout d'abord au niveau international, à partir des coalitions créées par les ONG dès les années 1980, ils se sont généralisés tous les niveaux d'action en se combinant avec les nouvelles formes d'engagement. Les mouvements sociaux les plus récents, comme les grèves pour défendre les systèmes de retraite et les services publics en France (2003), en sont une illustration. L'idée de pouvoir déléguer des représentants de grévistes du niveau local à une coordination nationale ou régionale, comme cela s'était fait régulièrement dans des grèves nationales antérieures, était le plus souvent battue en brèche par ceux qui refusaient toute forme de délégation. Les rassemblements militants les plus récents, comme les collectifs pour le « non de gauche » au projet de Constitution européenne, ont adopté eux aussi la forme réticulaire et le consensus: toutes les structures y étaient les bienvenues, partis, syndicats ou associations, mais aussi les tendances minoritaires de certains partis et les individus qui voulaient s'impliquer dans la campagne. Et ces nouvelles formes d'expression de la démocratie ne se limitent pas au monde militant des campagnes ou des coalitions: les institutions sont elles-mêmes confrontées à des évolutions similaires, comme le montre l'importance prise par les structures intercommunales - fonctionnant elles aussi, pour l'essentiel, au consensus.

Il faudra donc penser d'autres formes d'hybridations capables non de résoudre des tensions qui continueront à s'exprimer, mais d'ouvrir de nouveaux espaces d'expérimentations démocratiques.

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4° Daniel Bensaïd dans MARX MODE D’EMPLOI  ZONE 2009

POURQUOI MARX ET ENGELS SONT DES INTERMITTENTS DU PARTI

On ignore parfois que le titre exact du Manifeste de 1848 est Manifeste du Parti communiste. Sans doute parce que le terme « parti » est aujourd'hui associé aux formes institutionnelles de la vie parlementaire, ou parce qu'il est identifié à des partis qui n'avaient pas ou plus grand-chose de communiste. On en oublie le sens qu'avait le mot au milieu du XIXè siècle, celui d'une prise de parti dans un conflit, d'un courant d'idée, lié souvent à une publication, plutôt que d'une forme organisationnelle précisément définie. En l'absence d'institutions représentatives stables et de suffrage universel, le « parti communiste » était forcément bien différent de l'image qu'on peut avoir aujourd'hui des machines électorales et des rituels de remise des cartes.

Le parti, tel que l'entendent Marx et Engels, apparaît plutôt comme une forme transitoire entre les sociétés secrètes ou conspiratives, comme la Charbonnerie de Buonarotti ou la Société des saisons de Blanqui, et les partis modernes, dont la grande social-démocratie allemande d'avant 1914 sera le modèle. 1°

Cette forme hybride correspond à la naissance d'un mouvement social et ouvrier, né de l'essor du capitalisme industriel, qui invente ses propres modes d'organisation et d'expression - coopératives, syndicats, mutuelles, associations d'entraide, sociétés culturelles -, sa propre culture et son vocabulaire dans un remue-ménage général où les anciens rapports sociaux se défont et où de nouveaux sont en gestation dans le phénomène massif d'urbanisation et de concentration industrielle 2°. Ce processus de formation de la classe ouvrière s'étend sur un demi-siècle, de la révolution de 1830 à la fondation de la Deuxième Internationale en 1889, pendant lequel s'élabore l'œuvre de Marx et d'Engels. « La Ligue des communistes, écrit Engels, n'était pas une société conspiratrice, mais une société qui s'efforçait en secret de créer l'organisation du parti prolétarien étant donné que le prolétariat allemand est officiellement privé du droit d'écrire, de parler, de s'associer. Dire qu'une telle société conspire n'est vrai que dans le sens où vapeur et électricité conspirent contre le statu quo. Une telle société secrète a pour but la création non du parti de gouvernement mais du parti d'opposition de l'avenir » 3°

Les deux compères ne sont pas des fétichistes de l'organisation. C'est le moins qu'on puisse dire. Par deux fois, ils n'ont pas hésité à saborder les organisations qu'ils ont contribué à bâtir, la Ligue des communistes en 1857 et la Première Internationale (Association internationale des travailleurs) en 1874. La Ligue n'aura vécu que quelques années, l'Internationale une dizaine. Ces intermittences contrastent avec la longévité et le conservatisme des grandes machines parlementaires modernes.

LA LIGUE DES COMMUNISTES: QU'ENTEND-ON ALORS PAR PARTI ?
« Les communistes ne forment pas un parti distinct opposé aux autres partis ouvriers. Ils n'ont point d'intérêt qui les sépare de l'ensemble du prolétariat. Ils n'établissent aucun principe particulier sur lequel ils voudraient modeler le mouvement ouvrier. Les communistes ne se distinguent des autres partis ouvriers que sur deux points: dans les différentes luttes nationales des prolétaires,ils mettent en avant et font valoir les intérêts indépendants de la nationalité et communs à tout le prolétariat, et, dans les différentes phases que traverse la lutte entre prolétaires et bourgeois, ils représentent toujours les intérêts du mouvement dans son ensemble. Pratiquement, les communistes sont donc la fraction la plus résolue des partis ouvriers de tous les pays, la fraction qui entraîne toutes les autres; théoriquement, ils ont sur le reste du prolétariat l'avantage d'une intelligence claire des conditions, de la marche et des fins générales du mouvement prolétarien. » C'est là l'un des passages les plus cites du Manifeste du Parti communiste. Plutôt qu'une organisation séparée, les communistes se conçoivent donc alors seulement comme une fraction dans un mouvement général de la classe. Ils se distinguent pratiquement par une délimitation ferme envers les courants républicains et démocrates bourgeois, et par la défense d'intérêts généraux au-delà des intérêts corporatifs ou catégoriels.

Nulle définition précise ou statutaire – nul «principe particulier» ou doctrinaire - ne figure dans cette approche. Née de la transformation de la Ligue des justes, la Ligue des communistes, dont les deux exilés de Bruxelles sont chargés à l'automne 1847 d'écrire le Manifeste, n'aura qu'une existence éphémère, directement liée à l'effervescence du Printemps des peuples. Dès 1851, après le reflux de la vague révolutionnaire, Engels insiste, à l'occasion du procès des communistes de Cologne, pour se séparer de ce que font les « ânes du parti » et du « prétendu parti révolutionnaire lui-même », réduit dans la défaite à une « pépinière de scandales et de bassesses ».
L'année suivante, la question est énergiquement réglée: « Mercredi dernier, sur ma proposition, la Ligue d'ici s'est dissoute et a décidé qu'elle n'avait plus lieu de continuer d'exister sur le continent non plus ou, du reste, elle avait déjà cessé d'exister en fait », écrit Marx dans une lettre du 19 novembre 1852. Revenant en 1859 sur cet épisode dans une lettre au poète Freiligrath,il met les points sur les « i »: « Je te ferai d'abord observer qu'après que, sur ma demande, la Ligue eût été dissoute en novembre 1852, je n'ai appartenu ni n'appartiens à aucune organisation secrète ou publique. Autrement dit, le parti, dans le sens tout à fait éphémère du terme, a cessé d'exister pour moi depuis huit ans... En outre, j'ai essayé d'écarter ce malentendu qui ferait comprendre par "parti" une ligue morte depuis huit ans, ou une rédaction de journal dissoute depuis douze ans. Lorsque je parle cependant du parti, j'entends le terme "parti" dans son sens large, historique. »
Quelques mois plus tard, dans une lettre au même Freiligrath du 23 janvier 1860, Marx revient à la charge: « D'un parti au sens où tu l'entends dans ta lettre, je ne sais plus rien depuis 1852. Si toi tu fais de la poésie, moi je fais de la critique, et les expériences faites de 1849 à 1852 m'ont suffi amplement. La Ligue, de même que la Société des saisons de Paris et que cent autres sociétés, ne fut qu'un épisode dans l'histoire du parti qui surgit de toutes parts et tout naturellement du sol de la société moderne. »
Il ressort de ces propos un double usage de la notion de parti. Au « sens tout a fait éphémère » du terme, il désigne une organisation adaptée à une situation et a des taches particulières. Au  « sens large », il s'identifie au mouvement historique de la classe ouvrière elle-même, par-delà les épisodes et les cristallisations organisationnelles conjoncturels. Cette seconde compréhension est assez cohérente avec une conception de la révolution comme processus de mûrissement organique, comme « phénomène purement naturel, commandé par des lois physiques », va jusqu'à écrire Engels dans un article aux accents passablement mécanistes.
Cette confiance dans le cours de l'histoire ne va cependant pas sans ambiguïté: n'hésitant pas à se débarrasser d'un parti éphémère devenu encombrant, Marx et Engels ont parfois tendance à s'ériger en dépositaires exclusifs du parti historique: «Comment des gens comme nous, qui fuient comme la peste les positions officielles, peuvent-ils avoir leur place dans un parti ? Que nous importe un «parti » à nous qui crachons sur la popularité et qui commençons à ne plus savoir où nous en sommes lorsque nous nous mettons à devenir populaires? Que nous importe un parti, c'est-à-dire une bande d'ânes qui ne jurent que par nous... C'est cette position que nous devons adopter dans un proche avenir. Non seulement n'accepter aucune fonction officielle dans l'État, mais également, aussi longtemps que possible, aucune position officielle dans le parti » 4°

L'AIT ET LES LENDEMAINS DE LA COMMUNE
Après les massacres de juin 1848 et une quinzaine d'années de réaction en Europe, il fallut attendre le début des années 1860 pour que se réorganise un mouvement social militant, comme conséquence de la mondialisation et de l'industrialisation de l'époque victorienne et du Second Empire. De même que les Forums sociaux mondiaux et européens sont nés à la fin des années 1990 et au début des années 2000 en réponse aux sommets de Davos, de l'OMC ou du G8, la Première Internationale a émergé du creuset des expositions universelles de Paris et de Londres. A sa fondation, l'Association internationale des travailleurs (AIT) ressemble d'ailleurs davantage à ces Forums qu'à la Troisième Internationale communiste: «Les organisations de métiers, les sociétés de secours mutuel et autres associations ouvrières sont invitées à adhérer collectivement. » Les courants socialistes les plus divers, proudhoniens, blanquistes, lassaliens, marxistes et bien d'autres encore, y coexistent.
Il faut, insiste Marx dans une lettre du 18 avril 1870, « éviter les étiquettes sectaires dans l'AIT »: « Les aspirations et tendances générales de la classe ouvrière dérivent des conditions réelles dans lesquelles elle se trouve placée. C'est pourquoi ces aspirations et tendances sont communes à l'ensemble de cette classe, bien que le mouvement se reflète dans les esprits sous les formes les plus diverses, de façon plus ou moins chimérique ou plus ou moins adéquate. Ceux qui interprètent le mieux le sens caché de la lutte des classes, les communistes, sont les derniers à commettre l'erreur d'approuver le sectarisme ou de l'encourager. » Dans le même esprit, il écrit un mois plus tard: « Nos membres français démontrent au gouvernement français la différence qu'il y a entre une société politique secrète et une véritable association de travailleurs. » Et il reproche a son correspondant allemand Schweitzer d'opposer son «organisation factice de secte» à l' «organisation historique et spontanée de la classe ouvrière» (1er janvier 1870).
L'épreuve de la guerre franco-allemande et celle de la Commune de Paris agissent comme les révélateurs de stratégies politiques différentes et parfois opposées. La formulation du Manifeste selon laquelle les communistes constituent un parti indépendant de la bourgeoisie (et non pas la « queue » des partis démocrates ou républicains) en sort précisée et renforcée. La question de la destruction de l'État et de la « forme enfin trouvée » de la prise du pouvoir politique par les classes travailleuses y devient un point de principe de l'identité communiste, explicité quelques années plus tard dans la Critique du programme de Gotha.
Après l'écrasement de la Commune, I'exil devient cependant à nouveau un bouillon de culture de rancœurs recuites, de ressentiments remâchés, d'intrigues personnelles et de querelles mesquines sans prise sur le réel. Pour la seconde fois, plutôt que d'en subir la décomposition, Marx et Engels s'emploient alors à défaire ce qu'ils ont si activement contribue à construire: «La vieille Internationale est complètement finie et elle cesse d'exister. Et c'est bien ainsi. Elle appartenait à la période du Second Empire... Le premier succès devait faire éclaté la collaboration commune de tous ces groupes. Ce succès a été la Commune qui était absolument dans l'esprit l'enfant de l'Internationale, bien qu'elle n'ait pas remué le petit doigt pour la provoquer mais qu'elle en ait à juste titre été rendue responsable. Des que l'Internationale fut devenue une puissance morale en Europe, I'immanquable désagrégation se produisit... L'Internationale a d'un côté, du côté de l'avenir, dominé dix ans de l'histoire de l'Europe et elle peut jeter un regard de fierté sur son travail passe: mais, sous sa forme ancienne, elle a fait son temps... Je crois que la prochaine Internationale - quand les œuvres de Marx auront agi pendant quelques années - sera directement communiste et que ce sont justement nos principes qu'elle arborera /.../. Quand les circonstances ne permettent plus à une association d'agir efficacement, quand il s'agit simplement de maintenir pour l'heure le lien qui unit le groupe afin de le réutiliser à l'occasion, il se trouve toujours des gens qui ne peuvent s'accommoder de cette situation et veulent tout bonnement jouer les mouches du coche en exigeant qu'on "fasse quelque chose", alors que cette chose ne peut qu'être une sottise ». 5°
Pour Marx et Engels, les formes passent, I'esprit demeure. La Première Internationale est certes morte, mais l'Internationale n'en continue pas moins de «subsister effectivement » :  « La liaison entre les ouvriers révolutionnaires de tous les pays, pour autant qu'elle puisse être efficace, est là... et je ne vois pas en quoi le regroupement de tous ces petits centres autour d'un centre principal pourrait donner une force nouvelle au mouvement, cela ne ferait qu'augmenter les frictions. Néanmoins, le moment venu où il importera de rassembler les forces pour toutes ces raisons, Il faudra une longue préparation 6°» Ce moment viendra en 1889, avec la fondation, à l'occasion du centenaire de la grande révolution, de la Deuxième Internationale.
Frantz Mehring donne une interprétation différente de la dissolution de la Première Internationale: « Certains ont émis l'hypothèse que Marx se serait encore abstenu longtemps de poser la question politique de la dissolution si la Commune de Paris et l'agitation de Bakounine ne l'y avaient obligé. Cela est fort possible et même vraisemblable, mais... Ce qu'il oublia de voir, c'est que la tâche à laquelle il était confronte ne pouvait pas être résolue dans le cadre des structures de l'Internationale, et que plus celle-ci regroupait ses forces, pour lutter contre ses ennemis extérieurs, plus elle s'effritait sur le plan interne... Il fallait être aveugle pour ne voir dans la section allemande qui monte en puissance qu'une vulgaire bande vendue à la police: la où un parti national se créait, I'Internationale se disloquait. » Là où se développent les partis de masse, dotés qui plus est d'une représentation parlementaire et d'importants moyens matériels, les réseaux de petites organisations d'emblée internationaux, comme la Ligue de 1847 ou l'AIT de 1864, sont menacés d'être écartelés entre des pôles nationaux plus légitimes que les instances internationales elles-mêmes, ou d'être subordonnés à une maison mère, la social-démocratie allemande pour la Deuxième Internationale, le Parti bolchevique pour la Troisième.

LA CRITIQUE DU PROGRAMME DE GOTHA
La social-démocratie allemande dont la puissance domine la Deuxième Internationale est née en 1875 lors du congrès de Gotha, de la fusion du courant marxiste animé par August Bebel et Wilhelm Liebknecht et du courant inspiré de Lassalle. Le parti unifié compte 24 000 membres au moment du congrès, et 40 000 déjà deux ans plus tard.
Marx est furieux des concessions faites par ses camarades aux «lassaliens ». Il en résulte un programme à forte tonalité étatiste dont Bakounine lui impute la paternité. Dans ses annotations en marge du programme, Marx s'indigne: « Tout pas accompli, tout mouvement réel est plus important qu'une douzaine de programmes. Donc, si l'on ne pouvait pas aller au-delà du programme d`Eisenach, et les circonstances ne le permettaient pas, il fallait simplement se borner à conclure un accord pour l'action contre l'ennemi commun. Mais si l'on fabrique des programmes de principes (au lieu de remettre ça à une époque où pareils programmes airaient été préparés par une longue action commune), on pose aux yeux du monde entier des jalons qui lui permettent de mesurer le niveau du mouvement du parti. Les chefs lassaliens venaient vers nous parce que les conditions les y contraignaient. Si d'emblée nous leur avions déclaré qu'on ne s'engagerait dans aucune discussion sur les principes, alors ils auraient été obligés de se contenter d'un programme d'action ou bien d'un plan d'organisation en vue de l'action commune. Au lieu de cela, on leur permet de se présenter armés de mandats, et on se reconnaît soi-même être lié par ces mandats. On se rend ainsi dépendant du bon vouloir ou de la mauvaise humeur de ceux qui avaient besoin d'aide. Pour couronner le tout, ils tiennent à un nouveau congrès, avant le congrès du compromis, tandis que notre propre parti tient son congrès après coup. On voulait manifestement escamoter toute critique et bannir toute réflexion de notre propre parti.»
Engels veut se rassurer en relativisant l'importance des textes et en insistant sur la dynamique du processus engagé: les ouvriers, dit-il, ont lu ce qui aurait dû se trouver dans le programme et non ce qui y était écrit. Mais les deux vieux complices s'accordent pour préserver l'autonomie du travail théorique et leur propre liberté de réflexion et d'expression de toute ingérence des instances dirigeantes du parti: « 11 n'y a pas de forum démocratique pour les travaux scientifiques » et « c'est un poste stérile que d'être rédacteurs d'un journal appartenant à un parti », répètent-ils.

LA FORME PARTI
C'est donc après la mort de Marx et même après celle d'Engels que les partis politiques ont revêtu, avec l'institutionnalisation parlementaire, la forme organisationnelle stable que nous connaissons. Ce n'est pas par hasard si la littérature sociologique pionnière sur les partis politiques date, avec notamment les livres classiques d'Ostrogorski ou Roberto Michels, du début du XXème siècle; et si les grandes controverses sur la bureaucratisation du mouvement ouvrier, notamment chez Georges Sorel ou Rosa Luxemburg, datent de la même époque. «L'organisation constitue précisément la source d'où les courants conservateurs se déversent sur la plaine de la démocratie », écrit alors Michels. « Réduite à sa plus brève expression, la loi sociologique fondamentale qui régit inéluctablement les partis politiques peut être formulée ainsi: l'organisation est la source d'où naît la domination des élus sur les électeurs, des mandataires sur les mandants, des délégués sur ceux qui délèguent [...]. C'est une loi sociale inéluctable que tout organisme de la collectivité, né de la division du travail, se crée, dès qu'il est consolidé, un intérêt spécial, un intérêt qui existe en soi et pour soi. Plus que cela: des couches sociales remplissant des fonctions différentes tendent à s'isoler, à se donner des organes aptes à défendre leurs intérêts particuliers et a se transformer finalement en classes distinctes. » Il en conclut prophétiquement que « le jour où le gouvernement allemand voudra s'offrir le luxe d'un simple ministère libéralisant (les socialistes étant en effet faciles à contenter), l'infection réformiste prendra en Allemagne une vaste extension ». Avec l'institutionnalisation parlementaire et la division complexe du travail dans les sociétés modernes, le mouvement ouvrier découvre le péril bureaucratique et les dangers professionnels du pouvoir méconnus de Marx et d'Engels.
A la même époque, Lénine révolutionne la notion même de parti en s'opposant, dans « Que faire », à la « confusion du parti et de la classe » qui est une «idée désorganisatrice ». On a trop rarement remarqué que cette délimitation du parti d'avec la classe impliquait la possibilité logique d'une pluralité de partis donnant des intérêts de classe une interprétation différente. De même qu'on a trop rarement souligné que, pour Lénine, la politique n'est pas le simple reflet des rapports sociaux, mais leur transposition dans un champ spécifique. C'est pourquoi le militant révolutionnaire n'est pas selon lui seulement un bon militant syndical, mais un «tribun populaire intervenant dans toutes les couches de la société », capable de se saisir de toutes ses contradictions. C'est aussi pourquoi il conçoit la crise révolutionnaire comme une crise générale des « rapports réciproques entre toutes les classes de la société contemporaine ». C'est enfin pourquoi le parti politique n'est plus pour lui une forme intermittente, apparaissant et disparaissant selon les flux et reflux de la lutte des classes, mais une nécessité permanente. Car « on ne saurait se représenter la révolution elle-même sous forme d'un acte unique: la révolution sera une succession rapide d'explosions plus ou moins violentes alternant avec des phases d'accalmie plus ou moins profondes.C'est pourquoi l'activité essentielle de notre parti, le foyer essentiel de son activité, doit être un travail possible et nécessaire aussi bien dans les périodes les plus violentes d'explosion que dans celles d'accalmie, c'est-à-dire un travail d'agitation politique unifié pour toute la Russie. »
Alors que, chez Marx et Engels, prédomine une conception intermittente du parti, comme éclaireur de la marche historique et pédagogue du prolétariat, chez Lénine apparaît la notion nouvelle d'un parti stratège.

Bibliographie choisie
DRAPER Hal, « Karl Marx »
LENINE, « Que faire »
MEHRING Frantz, « Karl Marx »
MICHELS Roberto, « les partis politiques »
MARX Karl « Critique du programme de Gotha »
OSTROGORSKI Moisei : « La Démocratie et les partis politiques »
TEXIER Jacques, « Révolution et démocratie chez Marx et Engels »

1° Cf Allessandro GARRONE.
2° Cf Edward PALMER THOMPSON
3° Friedrich Engels à propos du procès des communistes de Cologne
4° Engels à Marx,13 février 1851
5° Friedrich Engels, 12 septembre 1874
6° Friedrich Engels à Philip Becker Février 1882


Caillou (FASE 31)

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