Quelques remarques à partir de la contribution de Bora (F. Calaret)

Quelques remarques à partir de la contribution de Bora

La contribution envoyée par Bora « quelques réflexions sur la gauche et le Front de gauche » est utile car elle permet de nourrir notre débat collectif, dans une situation complexe, d’affiner notre vision de la situation, de ne pas figer les désaccords qui peuvent apparaître à tel ou tel moment.

Bora a parfaitement raison de pointer la nécessité de ne pas se limiter aux discussions parfois abstraites sur la catégorisation du Parti socialiste comme « Parti ouvrier » ou « Parti Bourgeois ». Non qu’il faille s’abstenir de prendre en compte la relation aux classes sociales des forces politiques mais la complexité du réel, des enracinements sociaux, des trajectoires historiques, ne se laisse pas enfermer dans des classifications trop générales. Mais de la même façon qu’il faut avoir une approche nuancée de l’évolution des partis de gauche, considérer que la domination politique de la bourgeoisie passe essentiellement par ses représentants historiques – les partis de droite – est sans doute trop réducteur et mécanique, et ne prend pas assez en compte l’autonomie spécifique du champ politique.

Car la complexité de la situation, c’est justement que le Parti Socialiste reste aujourd’hui un « parti de gauche », conservant des liens historiques, sociaux – même affaiblis - avec le mouvement ouvrier, mais qu’il n’est nullement considéré comme un corps étranger par les classes dirigeantes françaises qui l’ont parfaitement intégré aux mécanismes institutionnels de leur domination politique, à travers les alternances parlementaires et le présidentialisme. Cette intégration, qui s’est concrétisée à travers des liens entre l’appareil d’Etat, les élites financières économiques, et les principaux dirigeants socialistes s’est réalisée progressivement depuis trente ans, dans plusieurs domaines. D’abord, comme le pointe à juste titre Bora, dans la gestion des collectivités locales, qui ont été (avec des nuances, des réalités différenciées suivant les régions) un terrain d’expérimentation du social libéralisme à la française. Ensuite à travers la participation à la construction de l’Union Européenne, qui a été un lieu majeur de convergences et de cogestion entre partis conservateurs et socio démocrates. Enfin – et là c’est une spécificité du socialisme français – à travers une insertion favorisée de nombreux dirigeants socialistes français dans les institutions internationales (FMI, OCDE, banque Mondiale) et qui s’appuyait sur la conviction, en particulier dans les années 1990, de pouvoir mettre en œuvre un « multilatéralisme » qui visait à réguler le capitalisme mondialisée, et qui permettait au passage à la France de mieux tirer son épingle du jeu (cf sur ce sujet : http://www.revuedeslivres.fr/quand-les-socialistes-liberaient-la-finance-le-%C2%AB-consensus-de-paris-%C2%BB-et-la-mondialisation-financiere/).

Cela ne veut pas dire que le PS soit engagé dans une évolution linéaire. Des virages à gauche sont toujours possibles. Tout comme on a pu le constater ces dernières années au sein du Labour Party anglais et du SPD allemand qui ont été beaucoup plus précoce que le PS français dans la mutation sociale libérale. Mais il y a bien eu une rupture politique, profonde, qui a de multiples implications politiques, y compris dans la stratégie électorale du PS. Rupture que nous avions pointée dans le Manifeste fondateur de Gauche Unitaire et que la présidence de François Hollande vient confirmer avec force.

A partir de là, le rapport entre le Front de Gauche et la gauche dans son ensemble, dont le PS, est nécessairement complexe. Surtout que les trajectoires des différentes composantes portent chacune une histoire propre, souvent vive, dans la relation avec le Parti Socialiste, et qu’il y a chaque fois un effort spécifique à faire pour construire une approche véritablement commune au Front de Gauche. Le plus facile est de comprendre qu’il est indispensable d’éviter les impasses que constituent les stratégies d’une part « d’union de la gauche » qui a laissé des expériences douloureuses et d’autre part des « deux gauches irréconciliables » qui empêche de peser sur les contradictions. Le plus difficile est de formuler une approche en positif de cette question qui permette une mise en dynamique du Front de Gauche tel qu’il est réellement aujourd’hui, et non pas tel qu’on voudrait qu’il soit. Considérer, comme le fait Bora, que la gauche est un « continuum de positionnements parfois flous et mal définis, guidées par une intuition, celle d’un monde qui marche sur la tête et qu’il faut changer » est sans doute trop statique et relativise la tension centrale entre adaptation au capitalisme et rupture avec celui-ci. L’approche développée par Roger Martelli qui compare la gauche à un « champ magnétique composé de deux pôles d’attraction » qui agrège des « particules » (revue Contretemps N°17) essaie de surmonter la construction entre l’unité et l’hétérogénéité profonde de la gauche aujourd’hui.

Mais comment traduire cela en une orientation concrète, opératoire ? Peut-on se contenter, dans toutes les situations historiques, de développer une approche qui se résumerait à « proposer de rassembler toute la gauche sur une politique de rupture » ? Pense t- on qu’il n’y a aucune différence dans la politique à avoir envers le PS quand celui-ci est dans l’opposition, qu’il combat – même mollement – les projets d’une droite sarkozyenne hystérique et quand il est au gouvernement et qu’il mène une politique brutalement sociale libérale comme le font Hollande et Ayrault depuis un an ? N’y a-t-il pas une évolution de la relation et de la perception réciproque entre le monde du travail et le PS suivant la position institutionnelle de celui-ci ? Est-il réaliste de laisser entendre qu’on puisse rassembler « toute la gauche » dans l’opposition à des projets gouvernementaux mis en œuvre par les principaux dirigeants du PS ? Ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut pas chercher à peser dans les contradictions du PS et d’Europe Ecologie, s’adresser à eux en tant que tel, chercher à rassembler, sans exclusive toutes les forces de gauche et écologique disponibles, mais en intégrant la complexité de la situation et sans nier ce fait politique incontournable : la réalité du pouvoir socialiste et ses effets dans la société française.

Par ailleurs, aussi importante que soit cette discussion, si l’objectif est bien comme l’indique Bora de construire un « rassemblement majoritaire porteur d’une alternative », les conditions à réunir ne se limitent pas au rapport entre gauche et Front de Gauche. La question du projet de société que nous défendons (face à la droite qui, elle, a un projet de société en renouvellement !), du rapport entre mouvements sociaux et champ politique dans un processus de transformation sociale, des alliances nécessaires à construire dans cette problématique, font partie également des « impensés » du Front de gauche, qui renvoient pour partie à l’absence d’expérience récente en Europe de transformation sociale et de situation révolutionnaire, mais qui pèsent sur la crédibilité du Front de Gauche.

Au-delà de ces enjeux fondamentaux, il convient d’apprécier justement quelles sont les forces et les faiblesses du Front de Gauche pour définir comment nous pouvons peser positivement dessus. De ce point de vue, il y a un risque non négligeable à opposer entre elles les initiatives de la manifestation du 5 mai et du forum contre l’austérité du 16 juin. Il est sans doute plus prudent d’avancer que ces initiatives ont toutes deux été utiles et se combinent avec des limites spécifiques à chacune.

  • Si nous sommes en désaccord avec le mot d’ordre du PG (« Du balai ») et le rapport au mouvement social que le PG met en œuvre (« tous derrière le parti éclaireur »), il faut reconnaître que la proposition d’une marche citoyenne pour la 6ème République, face à l’ampleur de la crise Cahuzac, était la bonne proposition au bon moment. Elle répondait à la nécessité d’une intervention publique, à ne pas rester passif face au désarroi et à parier sur l’intervention populaire, ce qu’il sera nécessaire de renouveler. Il est par ailleurs difficile de conclure que cette manifestation n’a produit aucune effet politique concret (alors qu’on ne peut pas mesurer la situation si cette manifestation n’avait pas eu lieu).

  • Le forum contre l’austérité du 16 juin a constitué un début de dialogue positif entre forces politiques syndicales, associatives. Il a également permis de mesurer que nos partenaires politiques (Gauche du PS et EELV) n’en était pas à co-organiser des initiatives politiques de ce type et que leur propre calendrier (échéances internes, enjeu du remaniement gouvernemental) pesait fortement. C’est un dialogue qu’il faut poursuivre mais il y a là un enjeu particulier à ce que nous entrainions l’ensemble du Front de Gauche – y compris le PG, même avec le tempérament particulier qui l’anime – dans ce dialogue. Gauche Unitaire a de ce point de vue une responsabilité particulière pour qu’il n’y ait pas une fragmentation renforcée du Front de Gauche sur cette question.

Ce que nous partageons tous depuis la constitution de Gauche Unitaire, c’est la nécessité d’avoir une politique qui permette à chaque fois à cette construction fragile qu’est le Front de Gauche de faire un pas en avant. Le texte de Bora pointe les deux impasses qui traversent le Front de Gauche : les dénonciations stériles du PS, les appels impuissants au gouvernement à un « changement de cap » qui répandent des « illusions ». C’est de ce point de vue que des nuances étaient apparues au sein de notre débat dans GU sur l’expression du « sursaut », qui peut aussi bien exprimer l’idée que « ceux qui sont engourdis se réveillent » mais également laisser entendre qu’il faut que le « gouvernement se ressaisisse ». Mais si nous sommes d’accord sur le fond, nous trouverons à n’en pas douter des expressions qui conviennent à tous.

Dernier point, et non des moindres, abordé par le texte de Bora : les municipales. Bora reformule une proposition de s’adresser à toute la gauche pour défendre le refus de l’austérité en pointant l’insuffisance de l’idée d’autonomie. Nous avons eu ce débat et une conférence nationale à ce sujet pendant deux mois. Cette question occupe logiquement une bonne place de la vie actuelle du Front de Gauche. Mais le risque que connait le Front de Gauche sur les prochaines municipales est il vraiment, comme l’affirme Bora d’un « repli sur soi » ??? N’est ce pas plutôt un risque de division profonde qui domine avec la question subsidiaire : dans quel état sortira le Front de gauche à l’issue de cette séquence ? Entre les hésitations du PCF et les déclarations unilatérales du PG, Gauche Unitaire a défini une position originale articulant une défense de listes du Front de Gauche, clairement ancrées à gauche, et de la possibilité, dans certaines conditions, de listes de rassemblement allant du Parti Socialiste au NPA. Il ne serait pas inutile de faire connaître plus largement cette position pour essayer de desserrer les logiques de débat mortifères qui peuvent entraîner des fragmentations douloureuses pour tout le monde…

François Calaret – 10 septembre 2013

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