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Texte de militants C&A-GU

Sommaire :

1- Grands traits de la situation politique
2- Eléments pour une orientation politique (1) : Rapide tableau
3- Eléments pour une orientation politique (2) : Un bouleversement des problématiques anciennes de l'action politique
4- Objectifs et démarche stratégique du  FG :
5- La force nouvelle : quelques repères.

 

 

PLAN

1- Grands traits de la situation politique

2- Eléments pour une orientation politique (1) : Rapide tableau de l'état de la gauche

° Une transformation radicale du MO dans son possitionnement face au capitalisme

° Le PS

° Le PC : l'impossibilité présente d'assumer une perspective de dépassement (analyse des contradictions de ce parti).

° Le PG.

° EE-LV

°Un espace à gauche du PS ?

° Le mouvement syndical, ses contradictions présentes...

3- Eléments pour une orientation politique (2) : Un bouleversement des problématiques anciennes de l'action politique

° Evolution historique

° La période des années 1980-1990

° Une grande crise du mouvement ouvrier

° Face à l'hégémonie du PS

° De nouveaux modes d'intervention politique

4- Objectifs et démarche stratégique du FG :

° Retour sur le passé récent

° La séquence 2005-2006

° Le FG point d'appui dans la situation

° Le seul point d'appui dans la situation.

° Eléments de méthode

° Les défis que doit relever le FG

5- La force nouvelle : quelques repères.

° Objectif : le socialisme !

° Indépendance de classe par rapport à la bourgeoisie, donc une force pour une rupture révolutionnaire (sans dogmes sur les modalités de celle-ci).

° Des bases programmatiques : féminisme, conscience écologiste, laïcité, antiracisme, internationalisme…

° La démocratie, principe à garantir de manière forte et innovante.

° Cette force doit être un parti de masse (contre le spontanéisme, les illusions sur le réseaux, les dérapages avant-gardistes...).

° Accepter la nécessité de médiations sur cette voie, à aborder avec des convictions, mais sans ultimatisme et autoritarisme...)

1. Quelques grands traits de la situation politique...

1.1. Crise du capitalisme…. La crise que connaît le capitalisme est grosse de bouleversements historiques imprévisibles. Ses effets destructeurs s'exercent en profondeur et dans la durée (chômage, précarisation, surexploitation, désespérance sociale, avenir bouché). Une période d’instabilité générale est ouverte. Crise aussi de l’impérialisme : dans le cadre de la mondialisation néo-libérale, les États-Unis, l'Europe et le Japon perdent leurs places de centres industriels principaux et sont en difficulté, alors que la Chine, l'Inde, le Brésil montent en puissance et réclament désormais un poids politique correspondant à leur puissance économique et humaine. Les foyers de guerre se multiplient (Moyen-orient, Afghanistan, Afrique, Maghreb).

Toute cette réalité est dominée par une question marquée du signe de l'inconnu : quel nouveau modèle possible de développement pour le capitalisme ?

A la différence des années 1930, les effets de la crise économique et financière sont apparus jusqu’à présent comme plus amortis. Mais jusqu’à quand ? Les classes dirigeantes européennes font non seulement le choix de politiques d'austérité qui aggraveront la crise mais semblent aussi incapables d’apporter des réponses coordonnées sur le plan européen : la valse hésitation de l’Allemagne sur la crise grecque ou le récent refus des pays européens d’adopter le plan assurant son sauvetage démontrent l’incapacité des bourgeoisies européennes à adopter des positions communes, sauf éventuellement lorsqu’elles sont au pied du mur. Cette situation est d’une part lourde de tendances déflationnistes et conduit d’autre part à des logiques de dislocation de l’Union européenne. Dans une situation de plus en plus insupportable socialement et politiquement, grèves, mouvements sociaux et soulèvements comme ceux des «Indignés» en Espagne et en Grèce témoignent d'un mouvement puissant de refus populaire de ces politiques.

Et crise écologique. Les effets de celle-ci, loin d'offrir de réelles possibilités de développement au capitalisme (contrairement aux illusions entretenues sur un possible « capitalisme vert »), tendent à se combiner avec la crise économique pour menacer l'humanité entière. La question du climat représente une menace majeure , les signes de possibles crises alimentaires se multiplient, la catastrophe nucléaire de Fukushima confirme après celle de Tchernobyl l'urgence à décider des voies de sortie par rapport à cette technologie.

1-2- Les révolutions arabes.

En Tunisie et en Égypte, contre toute attente, le soulèvement des peuples a pulvérisé le mur de la peur et « dégagé » des dictatures installées depuis des décennies. Cette démonstration a initié une onde de choc d'une puissance formidable qui, sous des formes différentes, balaie l'ensemble du monde arabe, et au-delà (Israel, Iran...). Il s'agit d'un bouleversement profond aux conséquences aujourd’hui imprévisibles. Les régimes occidentaux, au premier chef l’administration américaine, puis le pouvoir sarkozyste, ont pris la mesure de l'ampleur de ces événements. Mais ils ne sauraient faire oublier ’hypocrisie profonde de leur politique : hier chantres de l’honorabilité de ces régimes dictatoriaux, aujourd'hui champions de la marche vers la démocratie, tout en hystérisant la venue en Europe de quelques milliers de jeunes Tunisiens fuyant la misère et le chômage...

Dans un tel contexte on comprend l'importance de l'intervention militaire déployée par l'Occident en Libye. Présentée comme une action armée limitée pour défendre les populations civiles face aux massacres de Kadhafi, on voit de plus en plus clairement qu'il s'est agi de porter la guerre et la présence occidentale au cœur même du processus des révolutions arabes.

1.3 Indignés. Ce qui s'est passé en Tunisie et en Égypte trouve un écho étonnant dans les formes inédites de la contestation populaire en Europe même, dans le mouvement d'occupation des places publiques, avec les « Indignés » d'Espagne, et en Grèce. La forme d'intervention populaire du monde arabe témoigne des mouvements profonds qui travaillent nos sociétés. Sans doute sommes-nous face à une vague de fond de révolte sociale, politique et culturelle susceptible d'inventer de nouvelles formes d'intervention et d’organisation politiques.

1.4. Et en France ?

La présidentielle de 2012 se présente comme un enjeu central de la crise globale qui secoue le pays. Sarkozy porte un bilan catastrophique. Alors que les promesses démagogiques qui ont assuré son élection en 2007 ne trompent plus personne, les attaques sévères contre tous les acquis sociaux ont suscité des résistances sociales fortes et multiples. Mais à ce jour ces résistances ne sont pas parvenues à s'unifier, ni à connaître une victoire dans un secteur donné.

C'est sur la question des retraites que le pouvoir a engagé l'épreuve de force principale. Il s'est heurté à une mobilisation sociale et populaire d'une ampleur exceptionnelle, mais le choix des directions syndicales et politiques majoritaires d'esquiver l'épreuve de force politique (pour renvoyer le verdict politique à 2012), en particulier de cordonner ce qui était coordonnable (caisses de grèves nationales pour soutenir le blocage des secteurs stratégiques) a conduit le mouvement à un échec. Le pouvoir a de son côté payé un prix politique élevé en apparaissant de plus en plus illégitime. Reste que les effets de démoralisation et de démobilisation des forces populaires sont importants et ne peuvent pas aller sans conséquences sur le rapport de forces global, y compris dans sa dimension électorale pour 2012.

Avec un pouvoir sarkozyste profondément affaibli, le rassemblement des forces de droite s'en trouve disloqué. L’électorat frontiste s'est libéré de l'emprise sarkozyste. Le FN réoriente son discours en fonction de nouvelles coordonnées (pseudo priorité au social, torsion du nationalisme et de la démagogie anti-immigrés, référence à la « démondialisation », pseudo référence à la laïcité...). Tout cela le met en situation de s'affirmer comme une force majeure, susceptible de postuler au deuxième tour de la présidentielle, et menaçant la droite d'une brisure aux effets de grande ampleur...

Ce serait une dangereuse illusion de croire que l’affaiblissement et les contradictions de la droite portent mécaniquement une alternance en faveur de la gauche. Pour la classe dirigeante, le sarkozysme a eu pour fonction de porter jusqu'au bout le combat pour dévoyer et anéantir les références et les valeurs du mouvement ouvrier et démocratique. Au regard des attentes populaires, son projet incarnait un volontarisme politique contre la démission des pouvoirs face aux contraintes "extérieures". Son échec pose donc de redoutables défis : non seulement en finir avec les politiques menées, mais reconstruire l'action politique elle-même et son sens, dans un contexte de défiance très aggravée.

Faute de l'affirmation d'une telle alternative cohérente et globale, un mécontentement très fort sans perspective de changement peut aussi se déporter sur le vote Front national. Une situation aussi chaotique peut même conduire à ce que Sarkozy trouve l’opportunité d'un rebond, lui permettant de se présenter comme le recours.

Comment expliquer qu'au terme d'une expérience politique catastrophique et dans un monde en proie à des bouleversements d'une telle force la situation politique apparaisse aussi aléatoire ? Un élément clé est la crise du mouvement ouvrier et de la gauche. La combinaison de crises multiples (économique, écologique, démocratique, bouleversements mondiaux...) percute l'ensemble des forces du mouvement ouvrier, des partis de gauche, les confrontant à des redéfinitions majeures. Les forces traditionnelles - les principales directions syndicales et le Parti socialiste - ne proposent pas des réponses réellement alternatives à celles des forces conservatrices. Les partis sociaux- démocrates cogèrent certaines institutions internationales type FMI et OMC, voire dirigent des gouvernements qui mettent en œuvre les politiques capitalistes. Dans cette situation, les réponses en rupture avec le système restent trop marginales, sans articulations fortes avec les mobilisations sociales.

La responsabilité du Front de gauche est d'assumer l’ambition d’inverser cette situation, de porter une orientation de gauche au cœur de la gauche, pour battre Sarkozy, la droite et l'extrême droite, en ouvrant la perspective d'un changement politique majeur.

2- Eléments pour une orientation politique (1) : où en est la gauche.

2.1. Du socialisme au social-libéralisme. Pour les premiers partis issus du mouvement ouvrier (1ère Internationale, débuts de la deuxième), la rupture avec le capitalisme allait de soi : on prônait l’avènement d’une société socialiste, débarrassée de toute exploitation. Puis la conception gradualiste, réformiste de cette rupture a coïncidé avec les premières formes de bureaucratisation, de distanciation croissante entre une élite, engluée autour des sphères du pouvoir, et une base populaire ou militante sans moyen de contrôle. Pourtant la rhétorique du dépassement du capitalisme demeurera au moins jusqu’à la guerre froide pour la social-démocratie allemande, et jusqu’à la chute des Etats bureaucratiques de l’Est pour la social-démocratie française. En 1991, le PS français acte que « le capitalisme borne désormais notre horizon historique », et officialise sa conversion au « social-libéralisme ». La « 3è voie » blairiste du Labour anticipe même les choix néo-libéraux, pour démontrer sa capacité à gouverner. La social-démocratie accepte les contraintes de la mondialisation capitaliste (Europe libérale, gestion du FMI, OMC), les guerres qui en découlent (première guerre du Golfe, Afghanistan, Afrique), les institutions de la Ve République en France, et se montre même disponible pour gouverner avec des partis libéraux (Allemagne, Italie), hypothèse qu'envisage une partie de la direction du PS en France.

2.2. L'évolution du PS au cours des années 1980 a coïncidé avec l'instauration de son hégémonie sur la gauche en tant que la force d'alternance. Pour les autres composantes de gauche, la relation au PS devenait une question incontournable et redoutable. Une indépendance intransigeante se payant d'un risque de minorisation politique. La volonté de gagner des positions de pouvoir se payant d'une soumission au PS et à son orientation.

Cette contradiction touche toutes les forces de gauche et d'extrême gauche sous des formes différentes. Elle se trouve aggravée dès lors que se présentent des perspectives gouvernementales.

Une logique de mutation du PS en Parti démocrate à l'américaine est à l'œuvre. Mais celle-ci est contrecarrée par des éléments de fidélité au passé socialiste inscrits dans son identité, ainsi que par le surgissement des grandes mobilisations sociales que connaît périodiquement le pays. De ce fait le PS se trouve confronté à une contradiction forte : sa politique génère une distanciation croissante avec les classes populaires, alors que le vote de ces dernières reste un élément déterminant de sa force électorale pour accéder aux responsabilités. Dans le même temps, le PS est contraint de passer des alliances avec d'autres forces nécessairement indociles, confrontées à la nécessité vitale d'affirmer leur propre identité, sur les questions écologiques pour les Verts, ou par le maintien de positions de classe pour le PC. Ainsi se maintient un potentiel de radicalité politique en France, qui puise ses racines jusque dans la Révolution française, et que les néo-conservateurs et le patronat veulent précisément détruire.

La crise présente du capitalisme accentue l'opposition entre les deux orientations qui partagent la gauche : entre, d'une part, l’accompagnement des politiques capitalistes brutales, et d'autre part, la rupture avec celles-ci pour défendre les intérêts populaires. Une opposition à laquelle aucune des forces se réclamant de la gauche ne peut se dérober, y compris au sein du PS.

2.3. Le PCF, malgré des décennies de décalage avec les évolutions de la classe ouvrière, et des choix politiques erratiques (gouvernements d’union de la gauche) qui l’ont marginalisé en manifestant une incapacité à prendre réellement son autonomie face au PS, est resté une force politique nationale évitant l'éclatement de sa sphère d’influence. Il demeure la référence de secteurs anticapitalistes dans le syndicalisme, dans des municipalités, des quartiers populaires, dans certaines mobilisations (2005). Le PCF est traversé par des courants proposant des voies différentes, dont deux impasses au regard de la survie même du parti : adaptation assumée à la social-démocratie, d'une part, repli identitaire, d'autre part. Ces impasses ont conduit la direction à choisir une troisième voie, qui avait été en débat dans le parti, mais cette fois reprise et concrétisée politiquement par la direction : l’ouverture à la gauche anticapitaliste et antilibérale. Après de nombreux soubresauts (présidentielle 2007), la direction s’est engagée dans la construction du Front de Gauche, présenté comme un cadre pour améliorer les rapports de force face au PS. Force est de constater que la direction du PCF a pesé de toutes ses forces pour faire accepter en interne le choix du Front de gauche, et conséquemment celui de la candidature Mélenchon. Montrant ainsi qu'elle remplit désormais un rôle facilitateur dans le processus de rassemblement des antilibéraux et anticapitalistes. Mais cela ne saurait suffire à définir un projet stratégique cohérent, pour surmonter les tentations de ralliement au PS portées par certains secteurs du parti, et envisager la perspective du dépassement de la forme historique qui fut celle de ce parti.

2.4. La formation du Parti de Gauche a été un des éléments essentiels pour la constitution de FDG. Limitée numériquement, c’est la première véritable rupture à gauche de la social-démocratie depuis longtemps, un effet différé de la bataille contre le Traité constitutionnel, qui avait mis en évidence une fracture entre la direction du PS et son électorat. Le départ du PS pointait à juste titre une ligne de fracture très forte : la disponibilité d’une partie de la direction à gouverner avec la droite non sarkozyste (S. Royal, Valls…). Le PG est donc l’héritier direct du réformisme radical de la social-démocratie. Il témoigne de la persistance de ce type de courants à l’intérieur du PS et dans sa base d’influence. Un débat est nécessaire avec le PG sur l'analyse des rapports de force entre classes et l'orientation pour les modifier, sur l’articulation entre conception de la République et question nationale, celle entre démocratie politique radicale et dynamique des mouvements sociaux, ainsi que sur les conceptions du fonctionnement d’un parti politique.

2.5. Les Verts et Europe Ecologie : l’apparition de courants politiques autour de l’écologie témoigne de la prise de conscience d’une question universelle longtemps sous-estimée par le mouvement ouvrier. L’environnement « naturel » ne peut plus être considéré exclusivement comme un réservoir de matières ou de ressources. La question écologiste fait corps avec l’avenir du projet d’émancipation, dès lors qu’elle intègre la lutte contre toutes les oppressions. Ainsi, les divergences stratégiques au sein du mouvement ouvrier se complexifient : pas de combat écologique sans bataille contre le capitalisme, pas de combat durable sur le plan social sans dimension écologiste. En même temps, la dialectique de cette bataille n’est pas perçue à tout moment, la prise de conscience est inégale, des contradictions d’intérêts immédiats persistent. Cette hétérogénéité explique l’autonomie de courants essentiellement centrés sur une problématique écologiste. Il est décisif de relever ce défi, d’une part en se liant aux courants gauche de EELV et de l’autre en intégrant systématiquement la réflexion écologique à un corpus socialiste qui demande à être revisité.

2.6. L'espace à gauche du PS. La désagrégation des collectifs antilibéraux n'a pas étouffé la volonté d’œuvrer à une recomposition politique, mais elle a été rendue plus difficile. Les forces visant une transformation fondamentale ou une recomposition à gauche continuent à œuvrer en profondeur.

Ainsi :

- Une partie du potentiel militant des collectifs, et le courant des Communistes unitaires s'investissent avec les Alternatifs dans la création de la FASE fin 2008, afin de disposer d’une capacité d’initiative politique nationale.

- La LCR décide au cours de l’été 2007 de lancer le projet d’un Nouveau parti anticapitaliste (NPA) dans la foulée de la campagne d’Olivier Besancenot, mais en refusant d’inclure dans ce projet l’arc de forces de la campagne 2005, et écartant la proposition de campagne unitaire aux élections européennes.

- Dès la fondation du NPA , les débats stratégiques ont rebondi autour de cette question des alliances unitaires, aboutissant d’une part à la sortie des militants qui rejoignent le Front de gauche et forment Gauche unitaire, d’autre part à la constitution de courants unitaires au sein même du NPA, dont Convergences et alternative.

- A la suite des élections régionales, l’Association des communistes unitaires (ACU) tire un bilan négatif de l’évolution du PCF malgré les avancées possible du Front de gauche, et met en œuvre un processus de sortie de ce parti.

Beaucoup de courants ont été traversés de débats sur leur rapport critique au Front de gauche, mais sans être en capacité de proposer une meilleure solution et d’éviter une tendance à la fragmentation répétée. La formation du Front de gauche concrétise une contre-tendance à cette logique d’éparpillement.

3- Eléments (2) : Un bouleversement des problématiques anciennes de l'action politique.

3.1. Décloisonnement. Dans le passé, les rapports entre organisations politiques issues des combats du mouvement ouvrier se sont modifiés profondément selon les grands événements historiques. Concurrence acharnée, violentes disputes, violences physiques tragiques, scissions ou recompositions partielles… Les courants issus des internationales ouvrières, rassemblant les cultures et traditions très diverses (social-démocratie, communisme, libertaires, révolutionnaires,...) ont traversé selon les périodes des expériences diverses quant à la façon de se situer face « aux autres», au vocabulaire employé ou l’imaginaire mobilisé pour agir.

Ainsi la situation de la Première Internationale n’a pas grand-chose à voir avec les « années 20 » du 20ème siècle. Une tout autre manière de se situer se construit après l’affrontement stratégique issu de la Première Guerre mondiale et la Révolution russe, et avec la formation des partis communistes (cf : les conditions d’adhésion à l’Internationale communiste). La contre-révolution bureaucratique en Russie, le stalinisme triomphant et ses effets dévastateurs dressent des frontières organisationnelles puissantes, et déclenche des affrontements très violents.

Des années 1960- 1970 jusqu’à 1989, les marxistes révolutionnaires ou courants d’extrême gauche, souvent très isolés, se situaient encore dans un espace politique irréductiblement différent des partis qualifiés classiquement de réformistes et bureaucratiques. Même si la situation de marginalité était pensée comme provisoire, la vision dominante était celle d'un mouvement ouvrier confronté à une « crise de direction ». Sous le feu d'inévitables mobilisations de masse, cette crise devait être surmontée selon une perspective de substitution d'une direction révolutionnaire aux directions faillies. Ce schéma assez dominant ne s'est trouvé remis en question que par les effets de l'expérience mitterrandienne après 1981.

3.2. A partir des années 1989-1990, une tout autre période internationale commence. L’expérience du gouvernement d’Union de la gauche débouche sur des défaites sociales et politiques mettant en cause profondément la confiance populaire dans les partis censés représenter une alternative. D’autres expériences du même type jalonnent successivement plusieurs pays d’Europe. Plus profondément, l’écroulement des régimes de l’Est et la fin du cycle des partis communistes stalinisés ont bouleversé le cadre dans lequel la confrontation idéologique se déroule dans le mouvement ouvrier. L’alternative socialiste est totalement à reconstruire, et les mots eux-mêmes sont à redéfinir. La crise du projet d’émancipation entraîne un affaissement des barrières culturelles entre forces concurrentes. L’espace autrefois clairement clivé de la gauche et de l’extrême gauche devient un espace mouvant où tout est remis en question à nouveaux frais, non pas nécessairement pour abandonner les références stratégiques du passé, mais pour les ré-instruire dans un contexte modifié. « Nouvelle époque, nouveau programme, nouveau parti », a-t-on pu dire dans la LCR (1991-92), mais sans en tirer vraiment les conclusions. Le sens même de l’émancipation humaine, ou de sa possibilité, sont remis en cause. La mondialisation capitaliste redécoupe la planète et les hiérarchies entre Etats. Elle force aussi à se regrouper (mouvement altermondialisle). Le questionnement écologique oblige à réfléchir en termes de civilisation humaine. L’élévation culturelle modifie le rapport au collectif, aux organisations hiérarchisées, et amplifie la vigilance démocratique.

3.3. Effondrement des frontières. Le contexte présent est donc celui d’une grande crise du mouvement ouvrier provoquant un effondrement de frontières qui délimitaient ses diverses composantes. Prennent le dessus les convergences entre des courants aux histoires différentes, mais qui partagent la même préoccupation de ne pas accepter le capitalisme comme un horizon indépassable.

C'est toute une culture du sectarisme et de l’affrontement virulent qui s'est dévitalisée.

A contrario, les lignes de division au sein même du Parti socialiste sont sans doute plus profondes que celles existant entre courants de gauche de ce parti et le Parti communiste ou des organisations d'extrême gauche. Inversement, bien des responsables ou courants du Parti socialiste sont davantage en proximité avec des courants centristes de droite, et les élites bourgeoises, qu'avec le mouvement ouvrier...

Dans le mouvement syndical aussi, la situation est bouleversée. L'indépendance des syndicats par rapport aux partis politiques, voire dans le cas du couple PC-CGT la subordination pure et simple, est à présent incontestable. Celle-ci autorise les syndicats, s'ils le souhaitent, à poser les questions politiques sans obéir à une tutelle. Mais cette situation ouvre aussi des risques importants : le glissement droitier de certaines organisations les amène à dialoguer au même titre avec des partis de droite qu'avec ceux de gauche. Et du côté des partis de gauche, le risque de coupure avec le syndicalisme peut entraîner la distanciation avec des travailleurs et leurs aspirations.

Par ailleurs, ce changement de configuration politique provoque une désorientation générale, un affaiblissement des repères les plus établis, doublé parfois de crispations identitaires. D'où, paradoxalement de nouveaux phénomènes d’éclatements pouvant conduire à une fragmentation sans fin.

3.4. Questions que pose le PS. Dès lors qu'on aborde les questions d'orientation il convient d'analyser précisément l'hégémonie exercée par le Parti socialiste. Elle n'est pas l'expression d’une autorité politique ou d’une force militante, mais d'abord de la puissance institutionnelle du PS dans le système dominant. Les faiblesses politiques et militantes de ce parti, les tensions qu'il manifeste en interne, sont l'expression de cette réalité. Le Parti socialiste subit lui aussi la crise générale, avec une perte profonde de ses capacités militantes, compensée partiellement et artificiellement, par le poids institutionnel acquis en tant que parti de gouvernement (national, régional , local). C'est celui-ci qui lui assure une attractivité auprès des électeurs et des militants voulant s'engager dans l’action politique, notamment sur ce même terrain institutionnel. Et qui lui donne une capacité de satellisation auprès des forces de la gauche, parce qu'il apparaît fonctionnel comme possible force d’alternance face à la droite. Mais cela au prix d'une adaptation croissante aux règles du capitalisme.

Dans certaines circonstances, le Parti socialiste représente une force de résistance, mais selon des formes politiques qui aggravent la crise à gauche avec un écartèlement croissant. D'un côté l’attraction du réalisme, qui conduit à nouer des partenariats avec le Parti socialiste à ses conditions pour gagner des positions institutionnelles. De l’autre, le repli dans la seule dénonciation du Parti socialiste, catalogué de deuxième droite, avec qui rien n'est envisageable. Ces dynamiques opposées et stériles alimentent le refuge dans l'abstention et le désintérêt de la politique.

Le défi pour la gauche qui veut rester fidèle à ses valeurs est d’échapper à l'alternative mortelle entre soumission à l'orientation majoritaire de la direction du PS, par réalisme, et dénonciation impuissante de celle-ci.

L'objectif doit être de prendre l'exacte mesure de cette hégémonie pour la combattre concrètement, en rompant avec l'illusion que cette hégémonie serait le produit de sa politique, et non de la place qu'il occupe dans le système de pouvoir. Si tel était en effet le cas, cela voudrait dire qu'il n'y a de majorité politique possible à gauche que sur les bases qui sont les siennes, et qu'une politique de rupture est condamnée à la marginalité.

Il s'agit au contraire de viser à construire un rapport de forces politique qui progressivement impose comme majoritaires les exigences de rupture avec le néolibéralisme. De telles dynamiques (29 mai 2005) provoquent une déstabilisation de l’orientation sociale-libérale, peuvent provoquer des évolutions majeures à gauche, et des ruptures au sein du Parti socialiste lui-même.

3.5. Confrontations sans sectarisme. C'est dans la résistance et la recherche de refondation d'une perspective de changement social qu'il convient de confronter les orientations, de construire les organisations nécessaires au combat de classe. Sachant qu'aujourd'hui toutes sont trop liées au passé pour relever facilement ces défis. Mais c'est une illusion non moins nocive que de croire qu'on peut faire table rase du passé et du mouvement ouvrier lui-même pour bâtir à neuf selon des formes d'organisation totalement inédites, comme le montre l’échec de l’expérience du NPA.

4. Objectifs et démarche du Front de gauche

4.1. Le « front » des collectifs de 2005-2006.

En France, dans le milieu des années 1990, des mouvements sociaux d’ampleur (décembre 1995) très populaires, des succès électoraux partiels, témoignent d’un rejet massif de l’ultra-libéralisme. Mais ce rejet ne signifie pas ipso facto un anti-capitalisme de programme : il le rend seulement possible si une activité d’un type nouveau est tournée vers ce but, sur la base de la pratique et du débat. Au travers d’initiatives militantes diverses, sur des thématiques précises ou plus générales, des passerelles se mettent en place (Copernic, Attac), des contacts autrefois impensables se nouent. De campagnes en campagnes, une conviction se forge d’abord sur le terrain que les anciens clivages répétés à satiété ne sont plus pertinents pour avancer.

° En 2005, l’expérience des collectifs contre le Traité constitutionnel européen, mélangeant partis politiques, syndicalistes, associations, citoyens, représente la forme la plus avancée d’un mouvement politique de fait, tout en ne cédant rien sur l’exigence de clarté quant aux régressions libérales (direction du PS). Ce mouvement a été capable d’agir sur un objectif national d’ampleur et de gagner l’hégémonie à gauche (29 mai), redonnant ainsi au peuple citoyen le goût de la politique. Mais il l’a fait aussi en respectant les évolutions de chaque composante, organisée ou non, en sachant tenir compte des cultures collectives, ainsi que des individus et de leur besoin d’autonomie. Il a agi avec efficacité comme un front d’organisations et de collectifs de base, social et politique à la fois, faisant de l’acceptation des différences une force.

On sait que les forces de rappel issues des organisations politiques ont fait chuter la dynamique possible de ce Front pour acquérir une véritable dimension politique nationale en 2007 :

- crispation dogmatique, en particulier de la LCR, sur l’insuffisante clarté quant à la rupture avec les présupposés du social-libéralisme, crainte qui nécessite, pour être surmontée, d’aller jusqu’au bout des expériences communes.

- crispation d’appareil, en particulier du PCF, sur sa légitimité à représenter seule le projet commun qui a débouché sur les trois candidatures concurrentes de M-G Buffet, José Bové et Olivier Besancenot, avec le résultat que l’on sait.

4.2. Après l'échec, recommencer par la politique. De la désagrégation des collectifs anti-libéraux, il n’est resté que la volonté politique, incarnée par la naissance du Front de gauche en janvier 2009. La campagne des européennes proposée par le Front de gauche, était le seul moyen de renouer avec l’acquis politique collectif de 2005. Précisément sur l’Europe !

Il saute aux yeux aujourd’hui, à l’heure où les classes dirigeantes européennes organisent une véritable guerre sociale, politique et idéologique contre tous les peuples européens, que la nécessité de relever le défi du projet alternatif en Europe était absolument décisif. Aucun argument politique sensé ne pouvait être opposé à cette nécessité. (Tous ceux que la direction du NPA naissant a mis en avant étaient de purs prétextes et se révèlent avoir été une erreur tragique pour le NPA lui-même).

Certes, le Front de gauche naissant apparaissait comme un cartel national de partis, très différent du mouvement des collectifs de 2005. La dynamique politique de 2005 était loin d’être reproduite. Mais se pose dans de telles situations la question de la fonction même des partis politiques. L’action politique a sa propre autonomie. Même lorsque des enjeux institutionnels paraissent éloignés des préoccupations populaires, ils peuvent marquer indirectement le paysage dans lequel la lutte sociale se déroule. Cette façon de préciser les rapports structurés entre le champ socio-économique et le champ politique n’a cependant rien à voir entre une supériorité à priori du politique sur les enjeux sociaux. Elle signifie seulement qu’un parti a d’abord pour fonction d’agir sur la scène politique nationale pour en modifier les coordonnées. La politique anticapitaliste ne saurait être le simple reflet du social. A quoi bon faire un parti, si c’est pour répéter ce que les secteurs radicaux disent déjà dans les luttes ?

La question posée en janvier 2009 n’était donc pas tant de nier les limites du Front de gauche naissant, mais de prendre en compte la nécessité de l’initiative politique pour donner du sens à une logique alternative, face à l’angoisse des populations. Mais aussi de répondre à la nécessité massivement ressentie de se serrer les coudes, de faire front, face aux dimensions du drame qui se noue. Donc d’avancer vers une Front social et politique, fédérant des réalités militantes hétérogènes.

4.3. Acquis et limites. Le Front de gauche, avec ses limites et ses hésitations, est apparu porteur de points d'appui :

° L'indépendance par rapport au Parti socialiste, évidente aux européennes, résultant aux régionales pour le PCF d’un choix de direction (premier tour).

° Le choix assumé du pluralisme, confirmé pour 2012, n’est pas allé sans de fortes tensions, des phases d’apathie, voir des replis identitaires. La volonté de rassembler des traditions politiques diverses était inégalement portée par les différentes composantes.

° La volonté d'apporter des réponses en termes de lutte de classe, en tout cas de rupture avec le néo-libéralisme, s’est néanmoins accompagnée d’une incapacité à mener de vraies campagnes en dehors des phases électorales.

Les limites du Front de gauche tiennent en partie au fait qu'il est présentement un cartel d'organisations. Si les composantes du Front de gauche affirment leur volonté de dépasser cet état de fait, y parvenir effectivement ne relève pas seulement d'une politique volontariste de ces dernières, mais suppose des équipes militantes ancrées dans le mouvement social et à même de permettre une dynamique de masse.

Le bilan du Front de gauche depuis 2009 indique bien les limites et les obstacles à surmonter :

Les capacités testées sont d'ordre électoral, modestes mais incontestables. En revanche, les capacités à mener des campagnes hors des périodes électorales sont apparues marquées de faiblesses importantes. Les efforts devront donc porter vers l’affirmation d’une force militante, apte à intervenir dans les mobilisations.

Le point le plus décisif est lié à la formidable mobilisation sociale à l'automne 2010 avec le mouvement des retraites. Le Front de gauche a été actif avec les « collectifs Copernic-Attac » dans le travail d'analyse de la contre-réforme de la droite, opposant à celle-ci un projet de loi alternatif. Il a été présent aux côtés de toutes les manifestations pour affirmer fortement sa solidarité avec le mouvement.

Reste un problème qu'on ne pouvait ignorer : compte tenu de l'engagement total du pouvoir et de sa détermination à infliger une défaite aux salariés, se posait la question de proposer une perspective politique. L'exigence que le gouvernement renonce ou qu'il se retire était du ressort des partis politiques. La gauche en général, y compris le Front de gauche, se trouvait confrontée à ce défi qu'elle n'a pas su relever. Le Parti socialiste à l’évidence ne voulait pas aller plus loin qu'un soutien affiché à la mobilisation populaire, mais sans aucune intention de lui proposer un débouché politique hors l’alternance en 2012. Le NPA se cantonnait à l'appel à la grève générale et à chasser Sarkozy sans préciser comment. D’autres ont mis en avant, en particulier Gauche unitaire et Convergence et alternatives, l'exigence d’un front unique politique large, y compris avec le PS, contribuant à isoler le pouvoir et accroître sa crise de légitimité, ainsi qu'une dissolution de l'Assemblée nationale et des élections générales, avec l'exigence du retrait de la réforme gouvernementale, qui bousculait un calendrier électoral conduisant à étouffer la mobilisation. La question d'un référendum, d’abord discutée dans une partie des collectifs Copernic-ATTAC, a été reprise par Jean-Luc Mélenchon et le Parti de gauche, ainsi que la FASE et C&A, notamment sous la forme d’une pétition qui eut un succès de masse important lorsque le mouvement social a marqué le pas. Le problème n'est pas que ces propositions soulevaient inévitablement des débats d’opportunité tactique (notamment vis-à-vis des rythmes propres du mouvement social) et des désaccords, mais qu’elles n'aient pas été réellement discutées au sein du Front de gauche, et qu’ait dominée la crainte devant les risques d'une accélération de la crise politique, donc en fait un recul devant le chantage exercé par le pouvoir en lieu et place de l'audace qu'une telle confrontation appelait.

Faute de celle-ci, le mouvement social s'est vu refoulé et ont pris le dessus les préoccupations dans la perspective de 2012. A cette occasion, le Front de gauche n’a malheureusement pas su être en capacité de porter d’autres réponses à la crise politique, de rupture avec les contraintes du système établi.

4.4. Résumé pour agir. On peut aujourd’hui résumer ou synthétiser les exigences complémentaires pour le Front à construire.

° Aucune organisation n’est en mesure à elle seule de fédérer le potentiel de mobilisation, d’espérance et de radicalité politique. Toutes les organisations situées dans le champ anti-libéral représentent cependant une expérience, un collectif militant, par-dessus lesquels il est impossible de passer. Elles conservent des acquis politiques, des richesses militantes, des potentiels de renouvellement générationnels. La complexité des défis du monde actuel nécessite donc le respect des courants politiques et du pluralisme, à la fois entre organisations, et au sein des organisations, avec un droit d’expérimentation reconnu.

° Par ailleurs, et contradictoirement en apparence, la perte de légitimité des partis politiques (cf : les taux d’abstention record) rend vaine l’exigence de passer obligatoirement par le filtre des partis pour agir politiquement. Un Front doit reconnaître la pertinence de comités citoyens pour renouveler l’action politique (exemple: le mouvement des Indignés). Le Front ne doit pas être un simple cartel (même si l’accord de forces politiques est un pas indispensable), mais rassembler à la fois des partis constitués et des courants politiques évolutifs, autonomisés ou non de leurs affiliations d’origine, des syndicalistes ou des militant(es) associatifs qui devront y trouver une place autonome, des collectifs citoyens. C’est en tenant compte de cette inévitable diversité et complexité qu’il devra construire son mode de fonctionnement démocratique.

° La vérification des choix stratégiques et programmatiques doit combiner deux manières : le débat public et l’expérimentation pratique. Nul n’est tenu de renoncer à ses convictions, ce qui signifie la recherche de consensus positifs sans taire les éventuels désaccords. Mais nul ne doit non plus imposer sa vision par des formules a priori et sans vérification collective.

° Le Front a pour objectif de changer les rapports de force à gauche. Mais il reconnaît aussi la pleine portée politique des luttes sociales et des mouvements qui les représentent. Il doit à la fois agir pour incarner une alternative sur le champ politique national et simultanément aider au développement des mobilisations, indispensables aux rapports de force décisifs et porteuses d’inventivité politique. Le Front agit donc inséparablement dans les luttes et dans les élections.

Le Front ne saurait être d’emblée une nouvelle force politique. Il n'oblige personne, pour le ticket d’entrée, à renoncer à son indépendance politico-organisationnelle. Il se fixe d’abord pour but immédiat de mener des campagnes (sociales, environnementales, électorales…) qui réussissent. Mais précisément : des mobilisations cumulatives, et surtout des victoires, sont susceptibles d’actualiser le désir et le projet d’un «ensemble politique commun» dont les succès collectifs prévaudront progressivement sur les anciennes formations. Au fur et à mesure des succès d’un Front social et politique de gauche, le débat peut et doit mettre en avant la nécessité d’une Force politique nouvelle, faisant la synthèse du meilleur des traditions et des apports nouveaux issus des luttes et mouvements divers.

4.5. Viser l’hégémonie. Répondre aux échéances électorales est incontournable, mais peut brider l'exigence d’une perspective stratégique plus globale. La tâche est ambitieuse, difficile, exigera du temps et une accumulation d'expériences, mais demande à être prise au sérieux.

Le Front de gauche a vocation à changer les rapports de force au sein de la gauche, à mettre un coup d'arrêt à l'hégémonie du Parti socialiste, à battre l'orientation sociale-libérale. Cela impose de récuser toute perspective de participation à un gouvernement dominé par le Parti socialiste, qui ne pourrait que mettre en oeuvre une politique de soumission aux exigences capitalistes, donc conduire à un nouvel échec et à un affaiblissement aggravé des rapports de force.

En même temps, le Front doit défendre une orientation pour toute la gauche, celle de la défense des intérêts populaires face à la classe dirigeante. Le Front doit donc savoir s’adresser à toute la gauche, celle qui se reconnaît dans le PS comme celle qui se reconnait dans un espace plus radical, en particulier le NPA. Mais aussi plus largement à tout le champ social, et pas seulement à la frange la plus politisée, pour démontrer la validité de ses propositions. Ce n’est que si s’affirme une dynamique massive de toute la gauche, incluant son aile sociale-libérale, mais aussi le pôle d’exigences incarné par le Front de gauche, que la gauche peut vraiment gagner en 2012.

C’est dans cette tension entre les deux pôles de la gauche, que s'affirmera le projet d’une force politique nouvelle, rassemblant une majorité électorale, ancrée dans les mobilisations. Cette force nouvelle résultera d'un dépassement des partis et courants existants. Dépassement ne signifie pas négation, ou reniement de leur expérience et de leur savoir- faire, mais l'obligation de s'arracher à des formes anciennes pour affronter les défis présents et à venir.

Relever ce défi est difficile et se heurte à de grandes résistances.

Au sein du Parti communiste nombre de militants craignent un tel dépassement, considérant qu'il risque de signifier une liquidation du combat ou de la référence communiste. Tant que cette crainte domine, le Front de gauche ne sera appréhendé que d'un point de vue tactique, utile pour les élections, pour les scores et le poids du Parti communiste, non comme l'instrument d'une refondation d’ensemble.

Le Parti de gauche préconise un parti nouveau, un « Die Linke à la française », mais il tend parfois à considérer qu’il est lui-même le « parti creuset », le cadre possible du rassemblement.

Dans la gauche alternative, dominent des hésitations et des méfiances quant à la volonté réelle du Front de gauche de s'engager vers une force nouvelle, ainsi que des divergences et des interrogations quant à ce que devraient être une telle force.

Un enjeu majeur est représenté par les militant(e)s et responsables du mouvement syndical, associatif, qui se posent la question de leur engagement dans le champ politique, mais craignent de retomber dans les vieux travers de l'instrumentalisation. Or, sans l'engagement de ces militants il ne sera pas possible de dégager une issue positive à la situation.

4.6. Combiner le social et l’action politique

La nécessité pour les partis politiques de « faire leur travail », de prendre des initiatives, même sous la forme de fronts, n’enlève rien à l’exigence stratégique : faire converger les mouvements de contestation sociale ou citoyens avec les batailles nationales de la gauche politique. Assumer donc la portée politique des luttes multidimensionnelles (sociales, écologiques, féministes, anti-racistes…) et des organisations qui les animent.

Cette portée politique ne va pas de soi. L’expérience du XXème siècle s’est caractérisée par une hiérarchie stratégique entre, d'une part, « le » parti appelé à incarner « la » classe ouvrière (le « parti-classe » de la social-démocratie ou le « parti-guide » du bolchévisme incarnant la vision du but et des moyens), et, d'autre part, les syndicats et les associations appelés à encadrer les mobilisations. Cette conception se résumait à un « partage des rôles ». Elle s’expliquait aussi dans des contextes socio-historiques où la classe prolétarienne, niée et réprimée, avait besoin d’un collectif organisationnel puissant pour s’affirmer.

La nouveauté de la fin du 20ème siècle, expérimentée dans les mouvements altermondialistes, les luttes de résistance anti-libérale, facilitée par l’élévation culturelle, par l’entrée massive des femmes dans la vie économique, par l’accession des couches populaires au droit à l’individualité, est l’indépendance des collectifs militants et le besoin de donner du sens à l’action sans forcément passer par la médiation des partis. L’exemple du mouvement des « Indignés », ou de ce que nous avons vécu en France avec les collectifs de 2005, ou dans certaines grèves (1995-2010), démontre ce désir de « faire de la politique » directement.

Ce potentiel populaire est décisif pour donner sa pleine puissance subversive à tout mouvement de contestation. Mais cela n’annule pas la fonction de l’action des partis. Le capitalisme tire sa force de la coupure entre la société et la représentation politique nationale, née de la conquête de la citoyenneté. Cette coupure demeurera encore longtemps. Toute tentative de forcer ce dépassement ne peut conduire qu'à des échecs et des régressions. Echec de la seule spontanéité des masses, sans relais d’initiatives posant la question du pouvoir, ou qui ferait de l’auto-organisation un cadre proclamant la fin de la politique « séparée ». Régression bureaucratique d’une conception inverse qui prétendrait englober dans le parti-guide la totalité du champ de la lutte (le syndical, le politique).

La Force nouvelle devra assumer la tension nécessaire entre le rôle propre d’un parti constitué sur un projet, et le rôle politique (de fait) des mobilisations (syndicales ou associatives), porteuses d’alternatives collectives. Le « politique » se situe d’emblée dans la représentation des luttes et du pouvoir, et doit trouver le chemin de la légitimité populaire. Le « social » se situe d’abord dans le mouvement populaire multiforme, en renouvellement constant, qui tend vers la généralisation politique par la démocratie collective et pluraliste. Il faut donc abandonner toute conception d’une hiérarchie stratégique entre ces niveaux, pour viser leur complémentarité et interaction. Tel est le défi stratégique du « parti-front » à construire, qui devra non seulement comprendre des forces ou courants politiques, mais garantir une place autonome aux animateurs(trices) de mouvements qui le souhaitent.

5. La force nouvelle : quelques repères.

5.1. Afficher un cap : une société alternative au système capitaliste. Donc, malgré les blessures que portent ces mots hérités du mouvement ouvrier : la perspective du socialisme, du communisme…

Pour libérer les êtres humains de l’exploitation et de toutes les oppressions, pour libérer toutes les potentialités de l’auto-émancipation, pour l’appropriation sociale des biens de production, d’échange et d’information, pour une pleine démocratie, la rupture avec le capitalisme est nécessaire. C’est donc bien d’une nouvelle force pour le socialisme du 21e siècle dont nous avons besoin.

5.2. L’Indépendance par rapport à la bourgeoisie est la condition impérative, qui se traduit par le refus d’entretenir des alliances avec les droites et les forces conservatrices. Et par une inscription permanente dans la lutte des classes sous toutes ses formes. Cela implique aussi la volonté de contrecarrer les puissances d’intégration du système : institutionnalisation, électoralisation, ferments du bureaucratisme…

Une telle force devrait assumer le projet d’une rupture avec le système, c’est-à-dire viser à une prise de pouvoir ne se limitant pas à un changement de majorité parlementaire, mais un affrontement de classe central permettant à la classe salariée d’imposer ses propres modes de gouvernement, appuyé sur une dynamique de mobilisation et de transformation profonde des rapports sociaux.

Ce processus de longue portée devra combiner victoires politiques et mobilisations sociales, réformes et objectifs transitoires anticapitalistes, et intégrant en son cœur l’impératif démocratique. Le débat se mènera sur les formes et rythmes d’une telle combinaison, la nature exacte des affrontements permettant d’imposer des points de non-retour dans le processus de transformation.

5.3. Les bases programmatiques d’une telle force sont présentes dans les mobilisations. Elles trouvent d’abord une puissante expression dans un refus : refus d’un système qui écrase les peuples, leur impose des régressions inacceptables, bride et brise les potentialités de développement humain, au nom des intérêts exorbitants d’une infime minorité d’ultra privilégiés (oligarchie).

Cette force doit intégrer ce grand refus, celui des Indignés des places de Madrid, Barcelone et Athènes, celui des peuples arabes qui ont «dégagé » leurs dictateurs, ainsi que les mille résistances par les grèves, les manifestations, les rassemblements qui disent non aux injustices.

L’histoire du combat pour l’émancipation nous lègue valeurs et repères : l’égalité et la justice sociale, la laïcité respectueuse des diversités de croyances, l’antiracisme, l’internationalisme, qui construisent concrètement le mouvement d’unité de l’humanité. Mais les dernières décennies ont apporté de nouvelles dimensions. Le féminisme n’est pas seulement une exigence d’égalité, mais une dimension permanente qui doit pousser à une transformation profonde des rapports entre hommes et femmes, vers une possible mutation des rapports sociaux de sexe.

La conscience écologique enrichit la perspective socialiste. Le progrès social ne peut plus être conçu comme le développement maximum des capacités productives. La qualité de vie et la survie même de l’humanité sont conditionnées par un rapport à la nature différent de celui imposé par le capitalisme. Cette conscience éco-socialiste intégre la responsabilité à l’égard des générations futures.

5.4. L’impératif démocratique.

La force nouvelle doit défendre le projet d’un socialisme démocratique. Non seulement parce qu’elle ne saurait ignorer que les expériences passées ont péri de leurs crimes contre la liberté et la démocratie, mais parce la dynamique d’auto-émancipation est par nature profondément démocratique.

Cette force devra donc farouchement défendre les libertés démocratiques héritées du combat républicain mené à l’origine par la bourgeoisie et repris au cours du 19e siècle par le mouvement ouvrier : libertés individuelles, citoyenneté, liberté syndicale, liberté de la presse, liberté d’opinion, d’expression, de manifestation… Toutes sont encore souvent ignorées et bafouées, ou se voient amoindries et perverties.

Cette force se définira comme respectueuse des formes d’organisation que se donneront les mouvements populaires, permettant une démocratie de masse, de mouvements d’autogestion généralisée.

La force nouvelle doit mener la lutte contre les dérives bureaucratiques, les pratiques autoritaires et manipulatrices, vers une autre relation, inédite, à la politique, au peuple, au respect des individus…

5.5. Un parti.

L’ambition de cette force nouvelle est bien d’être un «parti », un parti pour le socialisme démocratique, un parti de masse, rendu possible par des expériences partagées dans le cadre d’un front politique ayant connu des succès sociaux et politiques.

Un parti pour écarter les illusions qui conduiraient à imaginer que par sa dynamique propre une mobilisation populaire surmonterait tous les obstacles vers le renversement de l’ordre établi et la réalisation des conditions de l’émancipation.

Un parti de masse écartant en même temps tout avant-gardisme, qui considérerait qu’une «minorité éclairée » peut diriger le mouvement populaire, retombant dans les travers de l’accaparement du pouvoir par une minorité. Un parti qui soit donc en symbiose avec le mouvement populaire et non au-dessus.

Un parti pluraliste qui garantisse la démocratie, la circulation des points de vue, le droit de tendance, d’expérimentation. La centralisation ou l’efficacité ne peuvent résulter que de la conviction partagée.

Pour aller vers un tel objectif, les médiations seront nombreuses. Rassembler le meilleur des traditions du mouvement ouvrier, inventer de nouvelles modalités de l’action politique, de relations entre les organisations et le mouvement populaire, ce sont toutes choses demandant expériences communes, réflexions partagées et progressions collectives.

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